Société
Développement des compétences ou recherche rapide de réponses? Des enseignants analysent l’impact de l’IA sur la relation des élèves au savoir
11/03/2026 - 15:09
Khawla Znaizini
La scène dans les salles de classe n’est plus ce qu’elle était auparavant. Alors qu’auparavant l’élève se reposait principalement sur ce que l’enseignant lui apportait en classe et passait du temps à chercher dans les livres, les références ou sur Internet pour comprendre une leçon difficile, analyser un texte littéraire ou une méthodologie philosophique, il peut aujourd’hui obtenir explications et solutions en quelques secondes.
Il suffit de poser une question à un outil d’intelligence artificielle pour recevoir une réponse détaillée ou un résumé complet, introduisant ainsi, de manière indirecte, les algorithmes au cœur de l’enseignement.
Ce changement rapide dans l’accès au savoir ouvre un débat dans les milieux éducatifs sur l’impact de l’intelligence artificielle sur la réussite scolaire des élèves, notamment lors des examens officiels, et soulève des questions sur l’avenir de l’école et le rôle de l’enseignant à une époque où le savoir est accessible en un clic.
Entre inquiétude et opportunité
Adil Mezouz, professeur de philosophie dans l’enseignement secondaire, estime que le débat autour de l’intelligence artificielle dans l’éducation se divise en deux grands courants. Certains considèrent ces outils comme une menace pour l’école, car la machine pourrait penser à la place de l’élève et réduire le rôle de l’enseignant. D’autres y voient un moyen d’améliorer l’efficacité de l’apprenant, de réduire les écarts de connaissances entre les élèves et de fournir un soutien pédagogique au corps enseignant pour organiser les apprentissages.
Mezouz précise, dans une déclaration à SNRTnews, que la philosophie a une spécificité dans ce contexte, car la pensée philosophique repose sur la critique, la formulation de questions, l’éveil à la curiosité et au doute. Il explique que la dépendance excessive aux réponses toutes faites peut affaiblir cette dynamique, car la logique philosophique ne repose pas sur l’accès rapide à la réponse, mais sur la construction de la pensée à travers l’interrogation et l’analyse.
Selon lui, le problème réel ne réside pas dans la technologie elle-même, mais dans la nature du système éducatif. Si l’enseignement reste basé sur la mémorisation et le rappel d’informations, les outils d’intelligence artificielle peuvent devenir un moyen facile d’éviter l’effort intellectuel. En revanche, si l’école privilégie l’analyse, le débat et la construction des idées, cette technologie peut devenir un puissant soutien à l’apprentissage.
La généralisation de l’intelligence artificielle pose également un défi aux examens traditionnels, car les évaluations basées sur le simple rappel d’informations peuvent perdre une partie de leur valeur dans un contexte où les algorithmes fournissent rapidement les réponses.
Expériences internationales d’intégration de l’intelligence artificielle
Mezouz indique que certains systèmes éducatifs dans le monde ont commencé à adopter de nouvelles méthodes d’évaluation axées sur la résolution de problèmes, la pensée critique et le travail collaboratif, tandis que certains pays intègrent l’intelligence artificielle dans leurs systèmes éducatifs.
En Chine, par exemple, l’enseignement de l’intelligence artificielle fait partie des programmes scolaires à tous les niveaux, permettant aux élèves d’acquérir dès le plus jeune âge des connaissances de base sur ces technologies, leurs applications et leurs dimensions éthiques.
Dans certaines écoles des Émirats arabes unis, des plateformes éducatives intelligentes analysent la performance des élèves et proposent des contenus adaptés à leur niveau, permettant un soutien individualisé et réduisant les écarts éducatifs.
Au Qatar, certaines écoles utilisent des systèmes d’enseignement intelligents qui suivent les performances des élèves et identifient leurs besoins éducatifs, rendant l’intelligence artificielle un outil d’accompagnement efficace dans le processus d’apprentissage.
Difficulté d’évaluer le niveau réel des élèves
Au quotidien dans les classes, l’utilisation de l’intelligence artificielle pose plusieurs défis aux enseignants, notamment en ce qui concerne l’évaluation du niveau réel des élèves.
Dans ce contexte, Mouataz El Idrissi, professeur de mathématiques, souligne que la dépendance croissante à ces outils rend parfois difficile de savoir si l’élève a réellement compris la leçon ou s’il s’est contenté d’obtenir une réponse prête à l’emploi.
Il ajoute que le processus éducatif peut parfois passer de la construction de compétences à une simple recherche rapide de réponses, en particulier dans les matières scientifiques comme les mathématiques, où le résultat est le principal critère d’évaluation. Il devient alors difficile pour l’enseignant de vérifier si l’élève a trouvé la solution par ses compétences ou avec l’aide de l’intelligence artificielle.
Il note que certains élèves utilisent des applications spécialisées pour résoudre les problèmes mathématiques, offrant des solutions étape par étape, ce qui peut affecter l’acquisition des compétences fondamentales.
Il insiste sur le fait que l’élève, en phase d’apprentissage, doit d’abord réaliser ses devoirs de manière autonome, puis peut recourir à ces outils pour réviser, poser des questions supplémentaires ou obtenir des exercices adaptés à son niveau, ce qui peut renforcer la compréhension sans tomber dans une dépendance totale à la technologie.
Il souligne également que les enseignants doivent développer leurs compétences numériques pour encadrer l’utilisation de ces technologies en classe et les orienter de manière positive.
L’intelligence artificielle dans les matières humaines
Abdelkarim Friki, professeur de sciences sociales dans l’enseignement secondaire qualifiant, indique que certains élèves utilisent l’intelligence artificielle pour réaliser leurs devoirs et préparer leurs exposés.
Il précise que ces modèles peuvent produire des textes complets en très peu de temps grâce aux techniques d’apprentissage profond, rendant parfois difficile la détection de leur utilisation avec des méthodes traditionnelles.
Pourtant, Friki note qu’un enseignant expérimenté peut généralement reconnaître qu’une réponse provient de l’intelligence artificielle, surtout lorsque l’information est générale et ne reflète pas le style habituel de l’élève.
Selon lui, l’objectif de l’école ne se limite pas à obtenir de bonnes notes ou à surpasser les autres, mais consiste avant tout à construire un parcours d’apprentissage où l’élève passe de l’incompréhension à la compréhension, impliquant sa participation à la réflexion et à l’analyse.
Entre pression de la réussite et construction de la pensée
Dans le même contexte, Tarik Erramli, chercheur en sociologie de la connaissance et expert en éducation, estime que la diffusion de l’intelligence artificielle dans l’éducation soulève de nombreuses questions sur son impact sur les résultats des élèves et leur pensée critique, ainsi que sur les systèmes d’évaluation et les examens.
Erramli indique à SNRTnews que l’utilisation de ces outils par les élèves dépend souvent de leurs compétences numériques, mais aussi de la pression liée à la réussite et à l’obtention de bonnes notes.
Selon une approche sociologique, certains élèves recourent à ces technologies non pas par triche, mais en raison de la pression liée aux notes, aux diplômes et au classement scolaire, considérant l’intelligence artificielle comme un moyen de réduire le risque d’échec et d’augmenter leurs chances de réussite.
Cependant, ces outils peuvent également avoir un rôle positif dans l’apprentissage, en expliquant les leçons, en simplifiant les concepts et en proposant des exercices supplémentaires aidant les élèves, notamment aux niveaux d’examens officiels, à consolider les connaissances de base.
Erramli estime que l’enseignant doit suivre ces évolutions et comprendre le fonctionnement de ces technologies, car la maîtrise des compétences numériques est désormais une exigence dans la société du savoir. Mais ces compétences restent insuffisantes si elles ne s’accompagnent pas de pensée critique et d’encadrement pédagogique.
L’usage positif de l’intelligence artificielle à l’école dépend d’un encadrement clair par les enseignants, qui définissent les limites de son utilisation et l’orientent au service de l’apprentissage, plutôt que de remplacer la réflexion.
Il conclut que ces transformations technologiques imposent une réflexion sur le système éducatif, en accord avec les exigences de la société du savoir. Le vrai défi ne réside pas seulement dans l’intégration de la technologie, mais dans la formation d’un individu capable de penser de manière critique et d’innover, à travers un système de valeurs cohérent et des compétences adaptées aux évolutions de l’époque. La véritable valeur de l’éducation réside aujourd’hui plus que jamais dans l’apprentissage de comment penser, et non seulement dans ce que l’on sait.
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