Politique
Partis et élections: la logique des urnes l'emportera-t-elle sur le discours d'autonomisation des femmes?
28/07/2026 - 15:06
Youness Oubaali
À l’approche des élections, le débat sur la représentativité des femmes au sein des institutions élues revient sur le devant de la scène, alors que les investitures et les listes publiées révèlent le maintien d'une présence féminine limitée dans les circonscriptions locales.
Tandis que les formations politiques arborent le slogan de la parité et de l'accès des femmes aux centres de décision, les observateurs soulignent que ces engagements ne se traduisent pas au niveau des candidatures effectives.
Dans ce contexte, on constate que plusieurs organisations politiques appréhendent encore la représentation féminine sous l'angle des "listes garanties" plutôt que d'encourager la compétition dans les circonscriptions locales. Elles ont ainsi tendance à présenter des femmes sur les listes régionales, en privilégiant parfois des personnalités médiatiques, artistiques ou publiques au détriment de la formation et de la qualification d'élites féminines partisanes capables de mener les batailles électorales locales.
Du quota aux listes régionales
Le système électoral a connu ces dernières années d'importantes réformes visant à renforcer la présence des femmes à la Chambre des représentants. Parmi les plus marquantes figure la suppression de la circonscription électorale nationale, remplacée par des circonscriptions régionales. En vertu de la loi organique n° 04.21 modifiant et complétant la loi organique n° 27.11 relative à la Chambre des représentants, les listes des candidatures régionales sont désormais tenues de comporter un nombre de candidates d'au moins deux tiers des sièges réservés à chaque circonscription régionale, la première et la deuxième place de chaque liste étant exclusivement réservées aux femmes.
Cette mesure a contribué au maintien d'un seuil minimal de représentation féminine au sein de la première Chambre. Toutefois, de nombreux chercheurs spécialisés dans les questions de genre estiment que la concrétisation d'une parité effective reste conditionnée par l'accès des femmes à la compétition dans les circonscriptions locales, ces dernières constituant le véritable baromètre de la confiance accordée par les partis aux compétences politiques des femmes et à leur capacité à mobiliser l'électorat.
Khadija Zoumi: les partis misent sur les femmes en tant qu'électrices et non comme candidates
La députée Khadija Zoumi, présidente de l'Organisation de la femme istiqtalienne, a exprimé son amertume face à la faible présence des femmes parmi les candidatures annoncées, estimant que la réalité actuelle contraste avec le discours politique véhiculé par les partis concernant l'autonomisation des femmes.
Mme Zoumi a déclaré à SNRTnews que "le niveau de présence des femmes dans les candidatures n’a pas atteint le plafond des ambitions", ajoutant que les espoirs reposaient sur les grands partis pour propulser un plus grand nombre de candidates, mais que cela ne s'est pas concrétisé en raison d'un manque de confiance suffisant dans les compétences féminines.
Selon elle, les partis politiques appréhendent souvent les femmes comme des électrices plutôt que comme des actrices politiques capables d'assumer des responsabilités représentatives. Elle a insisté sur le fait que la femme ne constitue ni un luxe politique ni un élément secondaire, mais bien un acteur essentiel à la réussite du processus de transition démocratique et à la consolidation de la participation politique.
Khadija Zoumi n'a pas caché son inquiétude face à ce qu'elle a décrit comme la "cristallisation d'une culture de dépendance envers les listes régionales chez une partie des élites féminines", considérant que certaines candidates ont fini par appréhender ces listes comme une "passerelle" pour accéder au Parlement.
Elle a également noté que certains justifient leur réticence à s'engager dans la compétition locale par le coût élevé des campagnes électorales et la complexité de leur gestion financière. Elle a toutefois souligné que le militantisme politique ne saurait s'inscrire durablement dans une logique de privilèges ou de "rente politique", appelant à renforcer la présence des femmes dans la compétition directe au sein des circonscriptions locales.
De même, elle a lancé un appel aux partis politiques pour qu'ils assument leur responsabilité envers leurs militantes et leur offrent de véritables opportunités de compétition, au lieu de restreindre leur présence aux seules listes régionales.
Des défis structurels qui freinent l'émergence d'un leadership féminin
Des spécialistes affirment que la concrétisation de la parité politique ne dépend pas uniquement de l'adoption de lois ou de l'imposition de quotas de représentation spécifiques.
Elle exige également une révision des mécanismes de sélection des candidats au sein des partis, un accompagnement politique et organisationnel pour les femmes désireuses de se présenter aux élections, ainsi que le renforcement de la confiance des électeurs envers les compétences féminines.
Dans ce cadre, le chercheur en sciences politiques Mohamed Chiker estime que l'insistance récurrente des partis sur la question de la représentativité féminine est liée à l'ensemble des mutations qu'a connues la société marocaine au cours des dernières décennies.
Il a expliqué, dans une déclaration accordée à SNRTnews, que cette orientation repose sur la place croissante qu'occupe désormais la femme au sein de la structure socio-économique du Royaume, à travers ses rôles multiples et sa contribution active aux différents domaines du développement.
Le second facteur, selon M. Chiker, a trait à la volonté politique exprimée par l'État marocain en faveur de l'élargissement de la participation des femmes à la vie publique, en particulier sous le règne de Sa Majesté le Roi Mohammed VI.
Cette volonté s'est traduite par une série de mesures et de réformes stratégiques, notamment la constitutionnalisation du principe de parité, ainsi que les réformes sociales ayant touché le Code de la famille (Moudawana), lequel fait actuellement l'objet d'une nouvelle révision afin de l'adapter aux évolutions de la condition féminine au sein de la société marocaine.
Cette dynamique s'appuie sur les dispositions de l'article 19 de la Constitution marocaine, qui consacre le principe d'égalité entre les femmes et les hommes dans la jouissance des droits et libertés civils, politiques, économiques, sociaux, culturels et environnementaux. Cet article lie également ces droits aux conventions et traités internationaux ratifiés par le Maroc, dans le respect des dispositions de la Constitution, des constantes du Royaume et de ses lois.
Cependant, le chercheur met en évidence un décalage flagrant entre le discours et la pratique au sein des partis politiques. À l'approche des échéances électorales, la priorité de nombreuses formations politiques se focalise sur la maximisation des chances de victoire et le décrochage du plus grand nombre de sièges parlementaires et locaux, ce qui les incite à privilégier les candidats masculins. C'est particulièrement le cas pour les notables localement implantés, au vu de leur capital symbolique, de leur influence locale et de leurs vastes réseaux de relations qui renforcent leurs chances de succès.
M. Chiker ajoute que ces calculs électoraux sont également alimentés par des représentations dominantes au sein du champ électoral lui-même, où les femmes, bien qu'elles constituent un vivier électoral important, sont perçues comme étant moins armées pour la compétition en comparaison avec les candidats masculins. Par conséquent, les directions partisanes hésitent souvent à aligner des candidates dans les circonscriptions disputées, préférant limiter leur présence aux listes régionales rattachées au système de quotas, perçu comme un mécanisme garantissant un seuil minimal de représentation féminine.
Le chercheur souligne enfin un autre facteur expliquant le maintien de cette faible présence féminine parmi les candidatures: la nature patriarcale qui prévaut au sein des structures dirigeantes des partis. Cette architecture, selon ses termes, se reproduit continuellement à travers un phénomène qu'il qualifie de "mimétisme de genre" (ou d'identification de genre), où les instances dirigeantes à dominante masculine ont tendance à accorder les investitures et à ordonner les listes de manière à avantager les hommes. Cela restreint les opportunités des femmes d'accéder aux arènes de compétition électorale effective, en dépit du discours politique officiellement favorable à leur participation.
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