Art & Culture
Public, production, festivals… Le cinéma marocain revient en vedette
10/04/2025 - 13:18
MAP
Devant le guichet d'une célèbre salle de cinéma au cœur de Rabat, une épaisse foule fait le pied de grue. Endimanchés, des familles, des couples et des groupes d’adolescents, délaissant pour un moment les écrans de leurs smartphones et tablettes, sont venus nombreux renouer avec le charme du grand écran.
La scène a de quoi surprendre, le marasme qui plane depuis belle lurette sur les salles obscures nationales étant de notoriété publique. Mais en jetant un coup d’oeil aux films programmés, on comprend les raisons d’un tel entrain: "Oppenheimer", le biopic bouleversant de Christopher Nolan sur le "père de la bombe atomique" avec le magnétique Cillian Murphy en rôle-titre, et la comédie-fantaisie "Barbie", un brin féministe de Greta Gerwig mettant en vedette la super-star Ryan Gosling, sont à l’affiche.
Étrangement, ce ne sont pas ces deux blockbusters américains qui sont à l’origine de ce mouvement de foule, mais bel et bien "Dados", une production 100% marocaine. Le long-métrage d’Abdelouahed Mjahed, réunissant une constellation de comédiens marocains aguerris (Rafik Boubker, Majdoulin El Idrissi, Jamila El Haouni…) a fait sensation dès sa sortie en salle, jusqu’à voler la vedette aux deux grosses productions hollywoodiennes. Cette comédie déjantée, qui suit les aventures d'un délinquant fraîchement libéré de prison et voulant renouer avec son passé criminel, a été le film le plus vu de l’année 2023 avec un record de 164.934 entrées et plus de 8,7 millions de dirhams de recettes, selon le Centre cinématographique marocain (CCM).
Un vent de fraîcheur souffle sur le 7ème art marocain
Loin d’être un cas isolé, "Dados" fait partie d’une série de films-événements qui ont su, dès 2023, réconcilier le public marocain avec son cinéma national. "Ana machi ana", "9alb 6/9", "Green Card", "Les Meutes", "Déserts", "Triple A", "Nayda" et "Everyone loves Touda", parmi d’autres, ont récolté un franc succès au box-office et rayonné dans les festivals nationaux et internationaux, présageant le début d’une nouvelle ère pour le 7ème art marocain.
Cette embellie a commencé en 2023, une année exceptionnelle pour le secteur avec des records inédits en termes de production, de recettes et d’infrastructures et depuis, ne s’est pas démentie.
Loin d’être le fruit du hasard, ce retour en grâce des films marocains reflète une montée en gamme de l’ensemble de l’industrie, comme le confirment plusieurs professionnels du secteur interrogés par la MAP.
Selon la réalisatrice et scénariste Jihane El Bahhar, la dynamique vertueuse enregistrée ces dernières années s’explique par plusieurs facteurs, notamment la qualité des scénarios qui "s’est nettement améliorée" avec "des histoires qui résonnent avec le quotidien des spectateurs marocains, qui racontent leurs réalités, leurs espoirs et leurs luttes d’une manière plus authentique et accessible".
Ensuite, ajoute-t-elle dans un entretien accordé à la MAP, "nous avons assisté à une avancée technologique et technique indéniable en matière de photographie, de montage et d’effets visuels, permettant à nos productions d’atteindre un niveau de professionnalisme inédit".
Last but not least, la réalisatrice du long-métrage "Triple A" qui a raflé plusieurs prix au Festival national du film de Tanger et au Festival international du film de femmes de Salé, se réjouit de la "montée en puissance d’acteurs talentueux, capables de captiver le public".
La comédie cartonne au guichet
Mais, à y voir de plus près, l’on constate la prédominance d’un genre particulier qui a les faveurs de la nouvelle génération de cinéphiles: la comédie, à toutes les sauces, saupoudrée d’une pincée d’action et de suspense. Une recette infaillible pour faire salle comble, que les producteurs utilisent à volonté, à bon ou à mauvais escient.
"S’agissant du cinéma d’auteur - dit cinéma engagé-, des films historiques, des mélodrames et autres, rares sont les productions nationales qui cartonnent au guichet, même si elles sont récompensées dans de prestigieux festivals internationaux. Certains films restent à peine une semaine à l’affiche avant de disparaître des radars", fait remarquer Khalil Damoun, président de l'Association marocaine des critiques du cinéma, dans une déclaration à la MAP.
Pour Jihane El Bahhar, ces deux créneaux ne sont pas forcément incompatibles.
"L’idéal serait de rapprocher cinéma d’auteur et cinéma populaire, en produisant des œuvres qui allient ambition artistique et accessibilité. Il y a de la place pour un cinéma marocain exigeant qui parle au cœur du public, et c’est cette direction que nous devons explorer", préconise-t-elle.
Comédie décalée pour rigoler un bon coup en famille ou drame social qui donne à réfléchir sur le sort des marginaux, cette vague de films à succès a le mérite d’avoir su briser la glace entre les Marocains et leur cinéma national et casser, ce faisant, l’hégémonie des productions hollywoodiennes.
Une industrie cinématographique en quête de professionnalisation
Selon Driss Roukhe, ces films amorcent "une véritable ère marquée par le retour de la culture de fréquentation des salles de cinéma et le regain d’intérêt pour le Made in Morocco qui est en train de reconquérir du terrain face aux films étrangers".
Pour soutenir cet élan, le comédien et réalisateur de télévision et de cinéma estime nécessaire de valoriser toute la chaîne depuis l’écriture de scénario jusqu’à la distribution et la promotion au Maroc et à l’étranger, et de multiplier les cinémas de proximité, notamment dans les zones rurales et défavorisées.
En effet, malgré une nette amélioration enregistrée en termes de films produits (25 à 30 par an), et de création et rénovation des salles de cinéma, auxquels le fonds d’aide du CCM a octroyé en 2023 un budget record de 28,5 millions de dirhams, beaucoup de chemin reste à parcourir pour redonner au 7ème art national son lustre des années 60 et 70 du siècle passé.
La promulgation, en décembre dernier, de la loi n° 18.23 relative à l’industrie cinématographique constitue un pas important dans ce sens. Parmi les principaux apports de cette loi qui vient remplacer l’ancien texte datant des années 1970, la séparation des métiers de distributeur et d’exploitant en interdisant le cumul de ces deux fonctions afin de favoriser la libre concurrence.
En revanche, "on n’a pas encore une définition claire des métiers du cinéma avec une séparation des rôles de chaque intervenant", note Khalil Damoun, faisant observer que dans beaucoup de cas, le réalisateur est en même temps le producteur et parfois même le scénariste.
Bien qu’on soit loin de l’âge d’or du cinéma national, le Made in Morocco a de plus en plus la cote, à l’intérieur comme à l’extérieur. Des efforts supplémentaires restent à déployer pour que cette percée s’inscrive dans la durée et se traduise par un essor global de l’industrie cinématographique, avec des filières professionnalisées et un parc des salles de cinéma élargi et équitablement réparti sur le territoire national. En d’autres termes, il s’agit de rapprocher le grand écran des gens et laisser la magie opérer!
Par Meriem RKIOUAK
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