Société
Abdelkrim Belhaj: "Tremdina est une forme de violence tolérée par la communauté"
02/05/2021 - 23:31
Khaoula Benhaddou
À chacun son Ramadan. Si pour certains ce mois sacré est une occasion de recueillement, de pardon, de frugalité et de paix, d’autres y trouvent un prétexte pour s’énerver et se disputer. Comment expliquer ce phénomène de société ? Quel rapport avec le ramadan ? Réponses du psychosociologue Abdelkrim Belhaj.
Durant les journées ramadanesques, des scènes de violence font surface dans les marchés, boulevards et quartiers populaires où l’atmosphère est souvent tendue. Si les raisons sont différentes, le résultat est souvent le même : accrochage verbal, disputes et harcèlement physique meublent le quotidien des jeûneurs. D’ailleurs le mot "Tremdina" qui s’est gravé dans notre dictionnaire revient à chaque dispute.
Manque de Nicotine, faim ou fatigue souvent des prétextes que le "Mremden" utilise pour se faire pardonner. Pour comprendre ce phénomène, SNRTnews a interviewé le psychosociologue Abdelkrim Belhaj qui revient sur la nature de ce terme, ses causes et ses répercussions.
SNRTnews: Est-ce qu'on peut parler d'un phénomène de société ?
Abdelkrim Belhaj: En effet, c’est encore un phénomène, vu qu’il n’a pas été étudié scientifiquement pour en permettre une explication, voire une compréhension. Toutefois, ce qu’on peut dire, c’est que c’est un phénomène qui remet la société en ébullition, vu que le risque des éclatements est potentiellement présent au quotidien. Ainsi, bien qu’il se manifeste en période de ramadan, il n’en demeure pas moins qu’il révèle une tendance à l’impulsivité animée de violence et qui intervient dans la vie collective, notamment dans l’espace public.
Pourquoi on a l'habitude de lier cette nervosité à ramadan ?
Parce que c’est un état de caractère et d’humeur qui se reproduit avec véhémence le temps de Ramadan. D’autant plus, que les états psychologiques de cet ordre connaissent une rythmicité changeante et qui sont l’objet d’une fluctuation périodique entre les premières et les dernières semaines, et qui s’accentuent dans la journée vers la fin de l’après-midi.
Il est à observer qu’il est question d’une forme de violence tolérée, voire acceptée par la communauté. On lui trouve justification dans le jeûne. Sauf que lorsque cette violence se traduit en actes répréhensibles par la loi, là ce sont les règles coercitives normales qui s’appliquent.
À cet effet, il y a lieu de noter que "tremdine" bien qu’il soit un état qui caractérise les réactions d’une personne, sa phénoménalité accuse son sens au niveau des interactions sociales et des échanges. C’est une sorte de théâtralisation tendant au drame qui anime les espaces partagés (commerces, services, transports, circulation, voisinage,...etc.).
Certes, le phénomène trouve une causalité au niveau biologique et neurologique, vu les implications dues au jeûne. Mais, le fait est que ses manifestations se retrouvent chez plusieurs personnes et depuis des générations.
Avec le coronavirus, les personnes sont à bout de nerfs surtout avec le couvre-feu nocturne imposé par les autorités marocaines. Est-ce qu'il s'agit d'un facteur aggravant ?
C’est le contraire qui semble d’actualité. C’est-à-dire, qu’avec les mesures imposées par l’état d’urgence sanitaire qui ont conditionné la vie en société, le phénomène trouve moins d’éclat. Vu que la distanciation et la limitation de circulation ont réduit le contact entre les gens, et donc, ont limité les situations qui généraient des scènes de violence dans les lieux publics. Déjà, l’année dernière en a été un exemple, même si c’était le confinement. "Tremdine" se produit plus dans la proximité que dans la distance, car la personne a besoin d’autrui pour y faire acte et non pas dans l’isolement.
Il est vrai que la problématique de "tremdina" reste tributaire de ramadan qui lui donne son cadre de manifestation. En dehors de ce mois, c’est un cas qui peut être classé dans les registres neurologique ou psychopathologique. D’ailleurs, aucun état associé à ces registres et qui peut être défini à "tremdina" n’est recensé ou considéré dans les tableaux cliniques relatifs aux troubles chez une personne. Également, aucune psychothérapie n’est réservée à ce type de cas, si ce n’est un phénomène éphémère, mais qui trahit la nature réelle de la personne qui en est auteur.
Quant à l'effet d’un couvre-feu, voire du confinement, il s’agit d’une problématique qui a sa propre réalité dans la vie psychique des gens, et le contexte de vie au ramadan qui s’y ajoute peut générer chez certaines personnes des facteurs d’inadaptation, la "tremdina" en est un cas de figure potentiel.
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