Société
Aïd Al Adha: les associations de consommateurs alertent sur les conséquences de la fièvre acheteuse
30/05/2025 - 12:15
Khaoula Benhaddou
A quelques jours de l’Aïd Al Adha, qui aura lieu cette année sans sacrifice en raison de la dégradation du cheptel national, une ruée sur les abats et la viande rouge a été enregistrée dans plusieurs villes marocaines. Ce comportement qui fait grimper les prix suscite l’inquiétude des professionnels et des acteurs associatifs.
Les souks, les hypermarchés et les boucheries enregistrent depuis quelques jours une affluence remarquable des consommateurs qui souhaitent acheter ou commander les abats et la viande rouge pour célébrer Aïd Al Adha qui se déroulera exceptionnellement cette année sans sacrifice suite aux recommandations de SM le Roi Mohammed VI qui a appelé à s’abstenir d’accomplir le rituel en raison de la dégradation significative du cheptel national.
Une fièvre acheteuse
Dans cette boucherie située au quartier Bourgogne, plusieurs clients viennent commander les abats et la viande rouge pour célébrer le jour de l’Aïd dans la tradition "certes, nous n’allons pas sacrifier un mouton cette année mais nous sommes obligés d’acheter foie, brochettes et viande préparer les plats que nous avons l’habitude de manger à cette occasion. Je ne me vois pas célébrer l’Aïd sans manger boulfaf ou la mrouzia" explique cette mère de famille.
Comme elle, des dizaines de clients affluent chaque jour pour acheter la viande malgré les prix élevés "le foie d’agneau a atteint 400 dhs, les abats –douara-dépassent les 600 dhs sans parler du prix de la tête et des brochettes qui augmentent chaque jour" s’exclame Simohamed qui a décidé de ne rien acheter pour cette année "ce comportement irresponsable va à l’encontre du principe du rituel du sacrifice. Il entrave également la reconstitution du cheptel national" précise t-il pour justifier sa décision.
À ce sujet, Bouazza Kherrati, président de l’Association marocaine des droits des consommateurs, a indiqué que cet engouement pour la viande et les abats reflète un manque de conscience chez certains consommateurs, précisant que les boucheries resteront ouvertes pendant toute la période de l’Aïd, et qu’aucune interdiction de vente de viande n’a été émise.
Dans une déclaration à Snrtnews, le responsable a précisé que la fédération a lancé une campagne de sensibilisation intitulée "Un Aïd sans sacrifice", visant à sensibiliser les citoyens à l’importance du respect des décisions de l’État et à célébrer la fête sans égorgement, afin de préserver la richesse animale et protéger le pouvoir d’achat des ménages marocains.
Kherrati a appelé les citoyens à consommer la viande comme à l'accoutumée durant l’année, signalant que l’affluence excessive observée actuellement a contribué à une flambée record des prix et expose de nombreuses personnes au risque d’escroquerie.
Pour sa part, Wadie Madih, président de la Fédération nationale des associations du consommateur, a noté que les mesures mises en place pour la reconstitution du cheptel font face à de nombreux défis, notamment le manque d’implication de certains consommateurs et la cupidité de certains commerçants.
Dans une déclaration à Snrtnews, il a souligné que le comportement de certains citoyens qui se ruent sur les viandes ne tient pas compte de la conjoncture exceptionnelle actuelle, affirmant que la consommation excessive et irrationnelle perturbe l’équilibre du marché et nuit aux efforts nationaux pour préserver le cheptel.
Madih a également dénoncé l’exploitation de la situation par certains commerçants pour augmenter les prix sans justification, appelant à une intervention stricte des autorités de régulation pour contrôler le marché et sanctionner les spéculateurs qui cherchent à profiter de la crise au détriment de la sécurité alimentaire.
Côté éleveurs, l’inquiétude est de mise. Contacté par Snrtnews, Abderrahmane Majdoubi, président de l’Association nationale des éleveurs d’ovins et de caprins (ANOC), a précisé que la forte demande en viande et abats d’ovins à l’approche de l’Aïd est contraire aux mesures prises pour reconstituer le cheptel national.
Majdoubi a insisté sur le fait que la décision de ne pas accomplir le sacrifice et d’interdire l’abattage des femelles ovines ont une portée nationale à laquelle il convient de répondre avec responsabilité, appelant à une mobilisation collective et à placer l’intérêt général au-dessus des considérations individuelles pour sauvegarder la richesse animale du pays.
Il a ajouté que les éleveurs ont accueilli favorablement les mesures gouvernementales, comprenant le rééchelonnement des dettes, le soutien aux aliments, la traçabilité des femelles, ainsi que les campagnes de soins et d’assistance technique, estimant que ces mesures encourageront les éleveurs à développer leurs troupeaux et à en augmenter le nombre.
Majdoubi a enfin appelé à prioriser l’intérêt général et à s’impliquer positivement dans ces efforts pour garantir la réussite de l’opération de reconstitution du cheptel national dans les plus brefs délais.
Pour rappel, en février dernier, SM le Roi Mohammed VI a appelé à s’abstenir d’accomplir le rite du sacrifice "Tenant compte du fait que l’Aïd Al Adha constitue une sounna confirmée dans la mesure du possible, son accomplissement dans ces conditions difficiles est susceptible de porter préjudice à de grandes parties des fils de Notre peuple, particulièrement ceux à revenu limité. Partant de la responsabilité qui Nous incombe, en tant qu’Amir Al-Mouminine, fidèle protecteur des cultes de la religion selon ce que dictent la nécessité et l’intérêt légal et conformément à l’obligation qui est la Nôtre de lever la gêne et le préjudice et de favoriser la mise en place de la facilitation tout en se conformant à la teneur du verset coranique : “Et Il ne vous a imposé aucune gêne dans la religion”, Nous invitons Notre cher peuple à s’abstenir d’accomplir le rite du sacrifice de l’Aïd de cette année".
Une décision prise suite à la situation préoccupante du cheptel national en déclin depuis plusieurs années "Notre souci à vous permettre d'observer ce rituel religieux dans les meilleures conditions est étroitement lié à l’obligation de Notre prise en compte de ce que notre pays affronte en matière de défis climatiques et économiques qui ont eu pour conséquence une régression substantielle de l’effectif du cheptel".
Suite à cette décision Royale, les ministères de l’Intérieur et de l’Agriculture, de la Pêche maritime, du Développement rural, et des Eaux et Forêts ont publié une circulaire conjointe annonçant l’interdiction de l’abattage des femelles ovines et caprines à partir du 19 mars dernier jusqu’à fin mars de l’année suivante, afin de renforcer les mesures de reconstitution du cheptel national et mieux structurer le secteur de la production animale.
Le gouvernement a également lancé un programme de soutien s’étendant sur 2025 et 2026, doté d’un budget de 6,2 milliards de dirhams, destiné à soutenir les éleveurs incluant :
Une enveloppe de 700 millions de dirhams qui a pour objectif d’alléger le fardeau des dettes pesant sur environ 50 000 éleveurs
-Annulation de 50 % du capital et des intérêts pour les dettes inférieures à 100 000 dirhams, ciblant les petits éleveurs (75 % des bénéficiaires).
-Annulation de 25 % pour les dettes comprises entre 100 000 et 200 000 dirhams (11 % des bénéficiaires).
-Rééchelonnement des créances supérieures à 200 000 dirhams, avec exonération des pénalités de retard.
-Soutien massif aux prix des aliments pour bétail. Ainsi, le gouvernement subventionnera :
7 millions de quintaux de blé orge, ramenant le prix de vente à 1,5 dirham/kg.
7 millions de quintaux d’aliments composés pour ovins et caprins, à 2 dirhams/kg.
Le programme prévoir également le marquage de plus de 8 millions de brebis et chèvres reproductrices d’ici mai 2026 pour prévenir leur abattage. En complément, les éleveurs recevront un appui direct de 400 dirhams par tête non abattue.
Une campagne de traitement et de prévention est également au menu. Cette campagne ciblera 17 millions de têtes contre les maladies aggravées par la sécheresse.
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