Société
Autonomisation des femmes: Intégrer le travail domestique au PIB et alléger l’IR
26/11/2025 - 19:07
Youness Oubaali
Des parlementaires, des experts, des représentants de secteurs gouvernementaux, d’institutions nationales et internationales ainsi que de la société civile ont formulé une série de recommandations pour passer de la simple reconnaissance du travail domestique à l’autonomisation économique et sociale des femmes au Maroc.
Ces propositions sont le fruit d’une journée d’étude organisée par la Chambre des Représentants, ce mercredi 26 novembre 2025, sous le thème "Valorisation du travail domestique des femmes au Maroc: de la reconnaissance à l’autonomisation", en partenariat avec le Ministère de la Solidarité, de l’Inclusion Sociale et de la Famille, le Fonds des Nations Unies pour la Population (UNFPA) et avec le soutien de l’Agence Espagnole de Coopération Internationale pour le Développement (AECID).
Nécessité d’une révision fiscale
Les intervenants ont souligné l’urgence de revoir les retenues fiscales qui affectent les salaires des employées, en particulier dans le secteur privé, estimant qu’il n’existe pas de véritable égalité. À cet égard, Mohamed Tariq, professeur universitaire et expert en droit du travail, a proposé de réduire l’impôt sur le revenu (IR) des femmes actives dans les secteurs public et privé afin de reconnaître leur double rôle, entre activité professionnelle et travail domestique.
Il a expliqué que l’IR imposé aux fonctionnaires comme aux salariées du privé est identique pour les hommes et pour les femmes, alors que ces dernières assument, après leur journée de travail, une charge supplémentaire non rémunérée et non comptabilisée. Cet effort domestique, invisible dans les comptes, requiert selon lui une politique budgétaire et fiscale qui tienne compte de cette réalité socio-économique.
Concrètement, il a suggéré de diviser par deux l’IR appliqué aux femmes actives, dans le public comme dans le privé, au titre d’une politique publique sensible au genre qui valorise l’effort domestique. Une telle mesure pourrait, selon lui, être introduite aisément par un amendement au projet de loi de finances 2026, en faisant une action pragmatique et rapidement applicable.
Un chantier national structurant
Les participants ont appelé au lancement d’un chantier national pour intégrer pleinement la valorisation du travail domestique dans les politiques publiques, via une approche conjuguant droits, économie et justice sociale. Ils ont recommandé de renforcer les systèmes de protection sociale en introduisant des indemnités de soins familiaux, de comptabiliser les périodes de prise en charge dans les années de retraite et de mettre en place des mécanismes de soutien dédiés aux mères assurant des soins non rémunérés.
Ils ont insisté sur l’intégration du travail domestique dans la vision de l’État social en tant que pilier de l’investissement dans le capital humain, et sur la nécessité d’un cadre juridique clair définissant le travail domestique, ses périmètres, ses méthodes de mesure et les droits économiques et sociaux qui s’y rattachent.
Les recommandations incluent la révision de la Loi organique des finances pour y intégrer des indicateurs de valorisation du travail domestique dans l’évaluation de l’impact social, l’intégration du travail domestique dans le système national de statistiques selon les normes internationales et le calcul de sa valeur économique réelle dans les comptes nationaux, afin d’offrir une nouvelle lecture du Produit intérieur brut (PIB).
Les experts ont proposé de réduire l’IR des femmes actives en reconnaissance de leur contribution domestique, de lancer des programmes de sensibilisation auprès des entreprises pour mettre en œuvre des plans de conciliation vie professionnelle/vie familiale (crèches, horaires flexibles), et de créer des mécanismes de financement innovants pour soutenir les femmes se consacrant au travail domestique.
Ils ont aussi plaidé pour un modèle régional d’autonomisation économique des femmes inactives, combinant autonomisation numérique, projets d’économie sociale et solidaire et entrepreneuriat à domicile, ainsi que pour un meilleur arrimage entre protection sociale et autonomisation via un régime spécial d’adhésion préférentielle pour les femmes au foyer.
Réforme des programmes et nouveau récit social
Sur le plan culturel et éducatif, il a été recommandé de réformer les curricula afin d’intégrer l’éducation à l’égalité, au partage des rôles et à la valeur du travail domestique dans les manuels scolaires, la formation familiale et sanitaire. Les participants ont également appelé à la construction d’un nouveau discours national sur le genre, porté par les médias publics, les créateurs de contenu, les institutions religieuses et la société civile.
Ils ont préconisé le lancement de programmes de soutien psychologique et social pour les femmes confrontées à une double charge domestique, la mise en place de services de conseil familial et de médiation, ainsi que le renforcement de l’implication des hommes et des jeunes dans les tâches domestiques à travers des campagnes nationales promouvant le modèle d’une famille équilibrée.
Les recommandations prévoient la création d’une Commission nationale pour la valorisation du travail domestique rassemblant les ministères, les institutions financières et la société civile, l’établissement d’un partenariat innovant avec l’UNFPA pour articuler travail domestique, santé reproductive et autonomisation des femmes, et le renforcement de la coopération avec l’AECID afin de capitaliser sur l’expérience espagnole et internationale en matière de quantification du travail domestique et de son lien avec les politiques familiales.
Rôle des territoires et données
Les participants ont insisté sur la montée en puissance des collectivités territoriales via la création de centres locaux de services familiaux et d’espaces d’accueil pour enfants, le lancement de programmes de services domestiques partagés et la réalisation d’une enquête nationale périodique sur l’emploi du temps tous les quatre ans, afin de disposer de données actualisées sur l’évolution et le partage des rôles au sein des familles et sur les transformations des tâches domestiques et non rémunérées.
Plateformes numériques et base de données
Ils ont proposé la création de plateformes numériques nationales regroupant données, indicateurs et outils de mesure du travail domestique, ouvertes aux universités, aux experts et aux décideurs. Ils ont encouragé la recherche scientifique par des bourses annuelles pour les meilleures thèses et études sur le travail domestique et l’autonomisation économique, et le lancement d’une base de données nationale dédiée aux familles supportant une forte charge domestique, pour guider les politiques ciblées.
Ils ont également appelé à concevoir un programme national de qualification et de développement des compétences des femmes se consacrant au travail domestique, afin de transformer ces compétences en atouts économiques ; à intégrer le travail domestique dans les programmes d’alphabétisation et de formation professionnelle ; et à créer des services alternatifs pour alléger la charge domestique (réseaux d’entraide, nourrices, encadrement, soins aux personnes âgées, appui aux services à domicile pour personnes en situation de handicap). Ces mesures devront s’inscrire dans une feuille de route nationale, multi-acteurs, dotée d’un calendrier clair et d’un financement dédié.
Enfin, les participants ont recommandé la création d’une commission parlementaire spéciale chargée de suivre la mise en œuvre des recommandations de la journée d’étude et d’en intégrer les résultats dans les travaux des commissions permanentes, l’adoption d’une approche fondée sur les droits considérant le travail domestique comme un droit de citoyenneté sociale et non comme un simple rôle, ainsi que la publication d’un rapport annuel conjoint du Ministère, de la Chambre des Représentants et de l’UNFPA sur l’état d’avancement et la reddition de comptes.
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