Société
Handicap au Maroc : des avancées réelles, mais des inégalités persistantes
24/03/2026 - 20:05
Khaoula Benhaddou
Au Maroc, la question du handicap s’impose progressivement comme un enjeu central des politiques publiques. Dans ce contexte, le Haut-Commissariat au Plan (HCP) a publié, ce mardi 24 mars, une analyse issue du Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) 2024. Celle-ci met en lumière une réalité nuancée : si des progrès notables ont été réalisés ces dernières années, de profondes inégalités continuent de marquer le quotidien des personnes en situation de handicap.
En 2024, le Maroc compte 1,73 million de personnes en situation de handicap, soit une prévalence de 4,8 % de la population, contre 5,1 % en 2014. "Cette diminution résulte principalement de la baisse observée en milieu urbain, tandis que la prévalence demeure stable, voire en légère augmentation dans les zones rurales, particulièrement chez les femmes", précise le HCP.
L’institution souligne également que "la majorité des personnes en situation de handicap vivent au sein de leur famille, qui constitue le principal dispositif de soutien". Si cette solidarité assure un accompagnement quotidien, elle met aussi en évidence une forte dépendance vis-à-vis des proches et la nécessité de développer des services adaptés pour renforcer l’autonomie.
Derrière cette baisse relative se cache toutefois une hausse du nombre absolu de personnes concernées, liée à la croissance démographique. Cette évolution traduit à la fois une amélioration de l’état de santé global, un meilleur accès au diagnostic et une reconnaissance accrue du handicap. En parallèle, le vieillissement de la population continue de peser fortement sur ces chiffres.
Des profils marqués par de fortes disparités
L’analyse du HCP met en évidence des écarts importants selon les domaines fonctionnels, le sexe et le milieu de résidence. Les incapacités liées à la vision sont les plus répandues (11,1 %), suivies de celles affectant la mobilité (6,7 %) et l’audition (5,7 %). Les troubles cognitifs (3,8 %), les difficultés d’entretien personnel (3,7 %) et les problèmes de communication (2,7 %) restent moins fréquents, mais significatifs.
La prédominance des déficiences visuelles, motrices et auditives s’explique notamment par le vieillissement de la population, la progression des maladies chroniques et la persistance de conditions de vie et de travail contraignantes.
Sans surprise, les populations rurales sont plus touchées. Les écarts sont particulièrement marqués pour la vision (12,7 % en milieu rural contre 10,2 % en milieu urbain), l’audition (7,1 % contre 4,9 %) et la mobilité (8,1 % contre 5,8 %). Ces disparités reflètent un accès plus limité aux soins spécialisés, une exposition accrue aux travaux pénibles et des inégalités sanitaires structurelles.
L’analyse croisée du sexe et du lieu de résidence révèle une vulnérabilité accrue chez les femmes rurales, qui présentent les taux les plus élevés dans presque tous les domaines : 13,2 % pour la vision, 9,1 % pour la mobilité et 7,5 % pour l’audition.
L’âge, facteur déterminant
La prévalence du handicap augmente fortement avec l’âge : elle s’établit à 1,9 % chez les moins de 15 ans, 2,8 % chez les 15-59 ans et atteint 18,5 % chez les 60 ans et plus. Autrement dit, près d’une personne âgée sur cinq vit avec un handicap.
Les personnes âgées représentent ainsi plus de la moitié des personnes en situation de handicap (53,7 %), une proportion plus élevée chez les femmes (58,6 %) que chez les hommes (48,6 %), en raison notamment de leur espérance de vie plus longue.
Des disparités territoriales persistantes
La fracture territoriale demeure marquée : la prévalence du handicap atteint 5,6 % en milieu rural, contre 4,2 % en milieu urbain.
Les taux les plus élevés sont observés dans les régions de l’Oriental (5,9 %), Fès-Meknès (5,8 %), Tanger-Tétouan-Al Hoceima (4,9 %), Marrakech-Safi (4,8 %) et Drâa-Tafilalet (4,8 %). À l’inverse, les régions du Sud affichent les niveaux les plus faibles, notamment Dakhla-Oued Ed-Dahab (2,2 %) et Laâyoune-Sakia El Hamra (3,0 %).
Une situation sociale fragile
Sur le plan matrimonial, le mariage reste la situation dominante (47,4 %), mais avec de fortes disparités selon le sexe : près de six hommes sur dix sont mariés (59,8 %), contre seulement 35,2 % des femmes. À l’inverse, le divorce et le veuvage concernent 38,9 % des femmes, contre 6,2 % des hommes, révélant une vulnérabilité accrue.
Une exclusion éducative massive
L’un des constats les plus préoccupants concerne l’éducation. Près des deux tiers des personnes en situation de handicap (67,7 %) n’ont aucun niveau scolaire.
Le taux d’alphabétisation atteint à peine 35,4 %, contre plus de 75 % pour l’ensemble de la population. Les écarts sont particulièrement marqués entre hommes (47,5 %) et femmes (23,6 %), ainsi qu’entre milieux urbain (45,1 %) et rural (23 %). Cette exclusion éducative constitue un frein majeur à l’insertion socio-économique.
Un accès limité à l’emploi
Cette fragilité se répercute directement sur l’emploi : seules 8,9 % des personnes en situation de handicap sont actives occupées. La majorité évolue dans le secteur informel, le privé ou l’auto-emploi.
Les obstacles restent nombreux : manque de formation, discriminations et absence d’aménagements adaptés. Plus de la moitié des personnes concernées sont en situation d’inactivité, notamment en raison de la maladie (25,1 %) ou de l’âge (27,5 %).
Des conditions de vie contrastées
Si la solidarité familiale demeure centrale, elle traduit aussi une forte dépendance. Les conditions de vie restent inégales, notamment en milieu rural, où l’accès aux services de base (eau, assainissement, équipements sanitaires) demeure limité.
En revanche, des progrès notables ont été réalisés en matière de santé : 63,3 % des personnes en situation de handicap bénéficient désormais d’une couverture médicale, contre seulement 34,1 % en 2014.
Les formes sévères, une réalité critique
Environ 1,1 % de la population souffre d’une incapacité totale, soit près d’un demi-million de personnes. Ces situations, bien que minoritaires, sont les plus critiques, impliquant une perte importante d’autonomie et des besoins spécifiques en matière de prise en charge.
Une pression démographique à venir
À l’horizon 2050, le nombre de personnes en situation de handicap pourrait atteindre entre 1,6 et 2 millions, sous l’effet du vieillissement démographique. Ce phénomène pose des défis majeurs en matière de santé, d’inclusion sociale et de politiques publiques.
Vers une inclusion encore inachevée
Malgré les avancées institutionnelles, l’inclusion des personnes en situation de handicap reste incomplète. Les données du RGPH 2024 mettent en évidence une réalité complexe, faite de progrès mais aussi de profondes inégalités.
Elles appellent à un renforcement des politiques publiques, notamment en matière d’éducation inclusive, d’accès à l’emploi, de réduction des disparités territoriales et de soutien à l’autonomie.
Car derrière les chiffres, ce sont des millions de parcours de vie qui restent encore à accompagner vers une véritable égalité des chances.
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