Société
Handicap: Le Maroc passe des chiffres aux solutions concrètes avec l'enquête 2026
21/01/2026 - 22:36
Youness Oubaali
La troisième Enquête Nationale sur le Handicap a été lancée, le mercredi 21 janvier 2026, 12 ans après le dernier diagnostic global réalisé en 2014.
Ce lancement intervient dans un contexte de profondes mutations démographiques, sociales et spatiales qu'a connues le Maroc durant la dernière décennie, ce qui amène les acteurs concernés à fonder de grands espoirs sur cette étude.
Selon les intervenants, cette enquête permettra de mesurer les taux de prévalence du handicap aux niveaux national et régional, et de déterminer les dimensions quantitatives et qualitatives des situations de handicap et de leurs différentes manifestations. Elle servira également à évaluer l'accès des personnes en situation de handicap aux services de santé, d'éducation, de formation, d'emploi et de protection sociale, tout en fournissant une base de référence pour l'évaluation des programmes et des politiques publiques.
Un mémorandum d'entente pour unifier la vision et la méthode
La rencontre a été marquée par la signature d'un mémorandum d'entente réunissant le ministère de la Solidarité, de l'Insertion sociale et de la Famille, le secrétariat d'État chargé de l'Insertion sociale, le Haut-Commissariat au Plan, l'Observatoire National du Développement Humain et le Fonds des Nations Unies pour la Population. L'objectif est de définir le cadre général de la coopération institutionnelle pour la réalisation de cette troisième enquête nationale, tout en garantissant la coordination des efforts et l'unification des méthodologies et des normes scientifiques adoptées.
Cette recherche mise sur la construction d'une nouvelle base de données statistiques quantitatives et qualitatives sur la prévalence du handicap au Maroc, la classification de ses types et le recensement des besoins réels des personnes en situation de handicap. Elle vise à dépasser la logique des chiffres abstraits pour une compréhension approfondie des barrières structurelles qui limitent l'accès aux droits et aux services.
Dans ce cadre, les parties à la convention ont affirmé que le moment était venu d'actualiser les chiffres officiels relatifs à la situation du handicap au Maroc et de mettre en place des cartographies régionales précises à adopter dans l'élaboration des plans de développement régionaux, afin de renforcer la justice spatiale et de réduire les disparités territoriales.
Ils ont également souligné que l'enquête constitue un outil stratégique pour soutenir la prise de décision publique, à condition que ses résultats soient partagés de manière large et systématique afin d'être exploités dans les différents plans et programmes.
Des chiffres officiels révèlent les mutations et les disparités
Le Haut-Commissaire au Plan, Chakib Benmoussa, a souligné que les enjeux de développement liés à l'exécution des politiques publiques imposent le recours à des données actualisées et fiables, affirmant que la troisième enquête nationale s'inscrit au cœur des grandes orientations et des directives royales.
Il a ajouté que ce chantier reflète l'engagement du Maroc envers ses obligations internationales, notamment celles liées à l'agenda du développement durable et à la justice sociale, et permettra de construire une base de données solide sur le handicap.
Dans le même contexte, les résultats préliminaires du Recensement Général de la Population et de l'Habitat de 2024 ont mis en évidence une légère baisse du taux de prévalence du handicap, qui a atteint 4,8 %, contre environ 5,1 % en 2014. Toutefois, des disparités spatiales flagrantes subsistent, le taux atteignant 5,6 % en milieu rural contre 4,2 % en milieu urbain, ce qui relance la problématique de l'accès équitable aux services et aux infrastructures.
Invoquer les données de 2014 pour comprendre la trajectoire
De son côté, Abdeljebbar Rachidi, Secrétaire d'État chargé de l'Insertion sociale, a rappelé les résultats de la deuxième enquête nationale sur le handicap de 2014, qui montraient que le taux de prévalence atteignait 6,8 % et que le nombre de personnes en situation de handicap s'élevait à 2 264 672. Ils révélaient également qu'une famille marocaine sur quatre était concernée par le handicap, soit 24,5 % du total des 7 193 542 ménages.
Ces résultats montraient aussi que le taux de prévalence du handicap augmente de manière frappante chez les personnes âgées pour atteindre 33,6 %, contre 4,8 % chez la tranche d'âge entre 15 et 59 ans, et 1,8 % chez les enfants de moins de 15 ans. Ces données indiquent une imbrication entre le handicap, le vieillissement et la vulnérabilité sociale.
M. Rachidi a affirmé que le lancement de cette troisième enquête après toutes ces années reflète une conscience institutionnelle avancée sur la nécessité d'accompagner les transformations de la société marocaine aux niveaux démographique, social, économique et spatial. Il a insisté sur le fait que l'efficacité des politiques publiques liées au handicap reste tributaire de la disponibilité de données statistiques fiables, actualisées et exploitables.
Une approche scientifique et des normes internationales
M. Rachidi explique que l'enquête sera réalisée selon une approche scientifique rigoureuse, en harmonie avec l'évolution conceptuelle de la notion de handicap basée sur l'interaction entre l'individu et son environnement, et en accord avec les référentiels internationaux, notamment la Convention internationale relative aux droits des personnes handicapées, en plus des normes de la statistique officielle et de la qualité des données.
Le Secrétariat d'État chargé de l'Insertion sociale, aux côtés du ministère de la Solidarité, de l'Insertion sociale et de la Famille, jouera des rôles centraux dans la conduite de la coordination opérationnelle entre les différents intervenants. Ils veilleront à la diffusion et à la généralisation des résultats, ainsi qu'à l'exploitation des conclusions et recommandations pour actualiser, renforcer et mettre en œuvre les programmes et projets destinés aux personnes en situation de handicap, tout en assurant l'implication des différents secteurs, institutions et instances élues.
Mise en œuvre sur le terrain des engagements
M. Rachidi a révélé que le Secrétariat d'État et le Ministère travaillent à l'accélération de la délivrance de la carte de la personne en situation de handicap, afin de garantir que les citoyens bénéficient dans les plus brefs délais des services et avantages légaux. Cela consacre un référentiel national unifié pour l'évaluation du handicap, améliore les mécanismes de ciblage et rationalise les ressources.
Dans ce cadre, deux conventions de partenariat ont été conclues avec l'Office National des Chemins de Fer (ONCF). La première instaure une réduction de 50 % sur les billets de transport au profit des personnes en situation de handicap, et la seconde vise à améliorer l'accessibilité au sein des gares et dans les moyens de transport.
Il a également souligné le lancement de la plateforme "Idmaj" qui a reçu 4221 demandes. Parmi celles-ci, 2 029 cartes de réduction ont été traitées et imprimées, et seront remises à leurs titulaires dans les plus brefs délais.
Attentes des personnes concernées
En attendant les résultats de l'enquête, plusieurs personnes en situation de handicap expriment, dans des déclarations à SNRTnews, leur souhait de voir ce chantier marquer une rupture avec les approches précédentes. Selon un jeune homme ayant un handicap moteur, "l'enquête doit refléter notre réalité véritable, surtout concernant l'accès au transport et à l'emploi, car les politiques actuelles ne tiennent pas toujours compte de ce que nous vivons sur le terrain".
Pour sa part, une femme en situation de handicap estime que "le problème ne réside pas seulement dans les chiffres, mais dans la manière de les transformer en décisions concrètes, notamment dans l'éducation et le soutien social". Elle souligne que l'implication de cette catégorie dans l'analyse des résultats et la formulation des programmes sera le critère de réussite de cette enquête.
Les attentes des personnes en situation de handicap vis-à-vis de ce nouveau chantier statistique sont grandes, non seulement pour l'actualisation des chiffres, mais essentiellement pour corriger les trajectoires des politiques publiques qui sont restées, selon certains d'entre eux, prisonnières d'approches partielles ne reflétant pas la complexité réelle des situations de handicap.
À cet égard, le chercheur Mohamed El Ouardani, qui préside une association s'occupant des personnes en situation de handicap mental, estime dans sa déclaration à SNRTnews que la problématique "n'est pas seulement liée au taux de prévalence ou à la classification des types, mais à la manière de traduire ces données en politiques publiques équitables". Il ajoute : "La faille dans beaucoup de programmes est l'adoption de données incomplètes ou imprécises, ce qui conduit à des solutions techniques qui ne touchent pas à la réalité quotidienne des personnes handicapées, particulièrement dans les domaines de l'éducation inclusive, de l'emploi et de la protection sociale".
Cet acteur estime que la troisième Enquête Nationale peut constituer un tournant décisif si elle est exploitée au-delà de la "logique administrative étroite".
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