Politique
Jeunes et politique: E-participation sous-estimée
07/04/2026 - 17:06
Khaoula Benhaddou
À quelques mois des échéances électorales, la participation politique des jeunes se redessine à travers les plateformes numériques.
Dans cet entretien, Pr Fadma Ait Mous, sociologue à l’Université Hassan II de Casablanca, Laboratoire LADSIS, analyse les nouvelles formes d’engagement en ligne. Pour la spécialiste, si le numérique transforme durablement les modes de participation, il ne garantit pas pour autant un passage automatique aux urnes, révélant un décalage persistant entre pratiques juvéniles et offre politique.
Comment définiriez-vous la participation politique virtuelle des jeunes aujourd’hui?
On peut dire que la participation politique numérique des jeunes se distingue aujourd’hui par trois caractéristiques principales, qui reflètent à la fois une continuité historique dans la mobilisation politique et l’émergence de nouvelles formes d’expression et d’organisation:
1. Revendicative ou indocile vis-à-vis des formes de pouvoir
Les jeunes utilisent le numérique ou les plateformes numériques pour contester et/ou critiquer les pouvoirs politiques, économiques, sociaux ou professionnels. Cette forme de participation exprime une méfiance profonde, voire une distance critique vis-à-vis des institutions traditionnelles et vise souvent à faire entendre des voix marginalisées ou contestataires sur des enjeux locaux (accès aux services publics, emploi, justice sociale, etc.), nationaux et même internationaux.
2. Interruptive et irrégulière
L’engagement numérique des jeunes n’est pas linéaire ni continu. Il se manifeste surtout autour de scandales politiques, crises sociales ou événements médiatisés. Cette participation épisodique se déploie en vagues: elle s’atténue après un épisode, pour réapparaître ensuite sous d’autres formes ou via de nouveaux outils numériques. Ce caractère éphémère mais récurrent souligne la capacité des jeunes à réagir rapidement et à adapter leurs pratiques aux contextes politiques et médiatiques.
3. Vocation politique et idéologique plurielle
La participation numérique des jeunes reflète une diversité d’orientations politiques et idéologiques:
- Politiques générales ou sectorielles: engagement sur des questions économiques, sociales ou de gouvernance.
- Identitaires ou conservatrices: défense de valeurs jugées centrales pour la société, solidarité avec des causes internationales (Palestine par exemple), promotion de repères culturels ou religieux.
- Libérales et libertaires: promotion des droits humains, des droits des femmes, des libertés individuelles ou collectives.
Assiste-t-on à une transformation durable de l’engagement politique avec le numérique?
Oui, on observe des transformations durables, mais il serait trompeur de parler de ruptures radicales. Le numérique ne supprime pas les formes traditionnelles de participation, ni ne les remplace, mais il en redéfinit les modes, accélère leur déploiement et réduit les barrières à l’entrée. Ces transformations concernent :
- L’entrée en politique est plus rapide et plus accessible – un jeune peut devenir acteur politique en ligne en quelques heures, sans rites de passage institutionnels ni encadrement formel, ce qui réduit significativement les barrières à l’entrée.
- La maîtrise des outils numériques par une large majorité de jeunes accélère cette dynamique.
Nous avons surtout observé que ces transformations s’inscrivent dans une évolution générationnelle des pratiques numériques, chacune associée à des outils et des formats spécifiques :
• Fin des années 1990 : participation politique via blogues et forums ;
• Années 2000 : montée des journalistes citoyens grâce à l’accès aux premiers smartphones ;
• Années 2010 : explosion des youtubeurs produisant du contenu politique ;
• Années 2015 2020 : usage intensif des lives et webinars (Instagram, Facebook Live, TikTok, Zoom) pour organiser des débats interactifs et couvrir des mobilisations ;
• Aujourd’hui : génération Gen Z exploite des plateformes comme Discord et Twitch, et les podcasts politiques s’affirment comme un nouveau canal d’analyse et de mobilisation.
Chaque cohorte, chaque outil et chaque « air du temps » suggèrent un style particulier d’engagement et de militantisme politique numérique, avec ses codes, ses formats et ses rythmes propres et témoignent d’une adaptation continue plus qu’une rupture totale.
Les réseaux sociaux ont-ils remplacé les formes traditionnelles de militantisme chez les jeunes ?
Non ! Les réseaux sociaux ont plutôt créé de nouvelles possibilités et étendu les moyens d’engagement et par conséquent enrichit le répertoire d’actions, permettant aux jeunes de combiner action en ligne et action dans l’espace public, tout en expérimentant de nouvelles formes de participation politique.
Nous avons constaté que des mouvements militants peuvent commencer en ligne et se se matérialiser dans la rue ou inversement (c’est le cas du Movement du 20 Fevrier, le Hirak du Rif et certaines mobilisations de la Generation Z).
Chaque génération, voire chaque cohorte, créent ses propres routines militantes même en ligne. La génération suivante ou la même cohorte, peut adapter les formes d’engagement selon les contraintes politiques (répressions, censure, etc.) et les ressources technologiques dont elles disposent.
Cette participation virtuelle peut-elle se traduire concrètement dans les urnes?
Pas nécessairement, ni automatiquement… Il n’y a pas de traduction directe et automatique du militantisme numérique en votes. C’est vrai, la participation virtuelle permet de sensibiliser les jeunes, de renforcer la conscience politique et former une opinion publique jeune plus informée et réactive. Mais des études internationales montrent que l’engagement numérique ne se transforme pas systématiquement en participation électorale proportionnelle, sauf si des stratégies concrètes sont mises en place pour canaliser cet engagement vers les urnes.
Au Maroc, malgré un fort engagement numérique, les taux d’inscription, de vote et d’adhésion aux structures formelles restent faibles. Cela suggère que des barrières institutionnelles, sociales et culturelles freinent la conversion de la participation virtuelle en votes effectifs.
En outre, la traduction en vote dépend largement de l’offre politique électorale: est-elle capable de répondre aux attentes et aux préoccupations des jeunes ? La participation peut se situer dans les règles électorales, ou au contraire, consister à contester ces règles. Les élections, organisées à intervalles réguliers, apparaissent souvent, aux yeux des jeunes, comme des événements ponctuels, insuffisants pour maintenir leur intérêt. Ces jeunes eux souhaitent choisir et décider sur chaque question de manière continue. Là on constate une autre transformation importante: Le mandat électoral classique de la démocratie représentative est en décalage avec l"air du temps" numérique et participatif, où les jeunes aspirent à des formes d’implication plus directes et fréquentes.
Les partis politiques prennent-ils suffisamment en compte cette nouvelle forme d’engagement?
Au Maroc, les partis politiques n’ont pas encore intégré pleinement cette forme d’engagement numérique des jeunes. On observe certes une amélioration dans l’usage des moyens de communication digitale et numérique, mais celle-ci reste majoritairement orientée vers les jeunes en tant que consommateurs passifs de contenu, plutôt que comme public interactif et acteur de dialogue politique.
Pour tenter d’améliorer leur communication avec les jeunes, certains partis ont recruté des influenceurs digitaux, souvent sans bagage politique, dans le seul objectif de générer des performances communicationnelles. Cette approche permet parfois de créer un événement politique ponctuel, mais elle ne se traduit pas par un engagement durable ni par un approfondissement du débat politique.
Dans certains cas plus rares, des partis ont choisi de recruter des jeunes déjà actifs politiquement en ligne pour les présenter comme candidats aux élections. Ces initiatives restent toutefois exceptionnelles et étroitement liées à des conjonctures politiques particulières, lorsque la mobilisation de la jeunesse est particulièrement forte.
En somme, bien que les partis reconnaissent progressivement l’importance du numérique, leur approche reste principalement instrumentale: elle cherche à atteindre un effet immédiat et visible, mais ne prend pas encore suffisamment en compte le potentiel de participation continue, critique et générative que les jeunes peuvent apporter à la vie politique.
Quel est le rôle de la participation dans la socialisation politique des jeunes?
Cette e-participation politise les pratiques ordinaires des jeunes, favorisant la formation de connaissances politiques et de nouveaux collectifs militants. Agissant comme un miroir des réalités socio-économiques et identitaires, permettant aux jeunes de repositionner leur rapport à l'ordre social et politique. Les partis politiques peinent cependant à intégrer cette voix numérique juvénile, créant une sorte de fracture démocratique où l'e-participation reste sous-estimée.
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