Economie
Le textile marocain, entre inclusion sociale et levier de développement durable
29/04/2026 - 14:44
Khaoula Benhaddou
Selon le diagnostic-pays du secteur privé (CPSD) de la Banque Mondiale, le Maroc mise sur des filières stratégiques capables de catalyser l’investissement privé et d’accompagner sa transformation économique.
Parmi elles, le textile bas carbone s’impose comme un levier majeur, à la croisée des impératifs de compétitivité industrielle, de transition énergétique et d’intégration dans les chaînes de valeur mondiales durables.
Le secteur du textile et de l’habillement constitue, selon le dernier rapport de la Banque Mondiale l’un des socles de l’économie marocaine. En 2024, il employait environ 234.000 personnes, dont près de 64 % de femmes, et représentait près de 10 % des exportations de biens, soit 4,6 milliards de dollars. Concentrée le long de l’axe Casablanca-Tanger, l’industrie bénéficie d’atouts structurants : proximité géographique avec l’Europe, coûts de production compétitifs et accès préférentiel au marché de l’Union européenne.
Dans un contexte mondial marqué par la reconfiguration des chaînes d’approvisionnement, le Maroc s’affirme comme une destination de "nearshoring" (approvisionnement de proximité) attractive. "Bien que les coûts de main-d’œuvre au Maroc soient plus élevés que dans certains pays concurrents de la région, tels que la Tunisie ou l’Égypte, le pays conserve un positionnement compétitif solide grâce à sa proximité avec l’UE, à sa rapidité de mise sur le marché ainsi qu’à la flexibilité de ses capacités de production. Ces atouts renforcent également son attractivité pour les investisseurs souhaitant diversifier leurs chaînes d’approvisionnement loin de régions perçues comme plus risquées" précise le rapport.
La durabilité, nouveau moteur de compétitivité
La transition vers un textile bas carbone ne relève plus d’un choix, mais d’une nécessité. Les évolutions réglementaires européennes, notamment dans le cadre du Green Deal, imposent des exigences accrues en matière de traçabilité, de contenu recyclé et de conformité environnementale et sociale.
Dans ce contexte, le Maroc dispose d’atouts pour se positionner sur ce segment à forte valeur ajoutée. Le développement de modèles de production circulaire comme le recyclage fibre à fibre, procédés de teinture à faible impact ou systèmes en boucle fermée, ouvre de nouvelles perspectives d’investissement. Chaque année, plus de 83.000 tonnes de déchets textiles sont générées dans le pays, dont une part importante pourrait être valorisée.
Par ailleurs, l’intégration croissante des énergies renouvelables, notamment via la production solaire décentralisée, permettrait de réduire les coûts énergétiques tout en accélérant la décarbonation du secteur.
Une chaîne de valeur encore fragmentée
Malgré ces opportunités, le secteur reste confronté à des limites structurelles. Aujourd’hui, près de 77 % des exportations reposent sur un modèle de sous-traitance à faible valeur ajoutée (cut-make-trim), tandis que les modèles intégrés ("full package"), plus rémunérateurs, ne représentent qu’une part minoritaire.
Cette situation s’explique notamment par une forte dépendance aux intrants importés — plus de 80 % des fils et tissus — ainsi que par une intégration limitée des activités en amont (filature, tissage, finissage). Résultat : une faible captation de valeur locale et une traçabilité encore insuffisante face aux exigences internationales.
Des freins persistants à l’investissement
Le CPSD identifie plusieurs obstacles majeurs qui freinent la mobilisation de l’investissement privé. D’abord, l’accès limité et fragmenté au foncier industriel, qui complique l’implantation de nouvelles unités, notamment pour les activités en amont. Ce n’est pas tout, le rapport souligne une gestion informelle des déchets textiles, entravant le développement d’une véritable économie circulaire. A côté de cela, le rapport abord des difficultés d’accès au financement, en particulier pour les agrégateurs, acteurs clés de la montée en gamme ainsi que des coûts élevés de certification ESG, pénalisant les PME face à la concurrence internationale sans oublier un déficit de compétences spécialisées, notamment dans les segments à forte valeur ajoutée.
À cela s’ajoute l’absence d’une vision stratégique partagée entre les acteurs publics et privés, freinant la cohérence des politiques sectorielles.
Des réformes ciblées pour libérer le potentiel
Pour lever ces contraintes, le CPSD propose une série de réformes structurantes comme le renforcement et la digitalisation de la base de données du foncier industriel, la création d’un registre national des déchets textiles pour améliorer leur traçabilité, la reclassification juridique des déchets de coupe en matières recyclables, la mise en place de mécanismes de financement adossés aux commandes export ainsi que l’élargissement du dispositif Green Invest pour inclure le cofinancement des certifications ESG.
Ces mesures visent à structurer l’écosystème, améliorer la visibilité pour les investisseurs et soutenir la transition vers une industrie plus intégrée et durable.
Un levier de croissance et d’emploi
Si ces réformes sont mises en œuvre, le potentiel est significatif. Le secteur pourrait attirer jusqu’à 1,9 milliard de dollars d’investissements privés à moyen terme et générer environ 30.800 emplois directs et indirects.
Au-delà des chiffres, l’enjeu est stratégique: faire du textile un moteur de croissance verte, capable de concilier compétitivité internationale, création d’emplois et durabilité environnementale.
Articles en relations
Economie
Economie
Economie
Economie