Art & Culture
"One Battle After Another": Les héros sont fatigués
12/10/2025 - 19:05
Mohammed Bakrim
Tout texte critique consacré à un film comporte - en principe - trois éléments: la présentation, l’analyse et l’évaluation. Et, en général, on les aborde dans cet ordre.
Mais puisque ce n’est pas une règle absolue, j’ai choisi de commencer mon article sur One Battle After Another de Paul Thomas Anderson par le troisième élément: une forme d’évaluation impressionniste, si l’on peut dire, pour affirmer d’emblée que nous ne sommes pas devant son meilleur film.
Oui, le film est puissant, beau, spectaculaire bien sûr, soutenu par un scénario riche et un cast de tout premier ordre… Il reproduit, d’une certaine manière, la marque de fabrique du cinéaste: aborder le sujet - l’Amérique comme horizon de réflexion - avant tout d’un point de vue cinématographique.
Ce nouveau film mérite sans doute de se placer en troisième position dans la filmographie du réalisateur. Et même si certains, portés par l’enthousiasme de la première projection, le voient déjà parmi les favoris pour les Oscars, je ne pense pas qu’il puisse, d’un point de vue cinéphile posé, dépasser The Master, There Will Be Blood ou même Phantom Thread - des jalons majeurs dans le parcours d’Anderson.
C’est un cinéma de la réalisation, du sujet, mais surtout des acteurs. Et sur ce dernier point, One Battle After Another aura séduit tous les publics, grâce à un trio d’interprètes que je classerais ainsi selon la réussite de leur performance - une aventure exigeante sur les plans physique, mental et émotionnel.
À mes yeux, Sean Penn, dans le rôle du colonel Steve, signe une présence magistrale. Il incarne le contre-héros, l’actant opposant selon la théorie du carré sémiotique. Denzel Washington a dit un jour: "Jouer le méchant est souvent plus facile", sans doute à cause de la linéarité et de la transparence de ce type de rôle. Mais ici, Sean Penn interprète un "méchant" d’une complexité rare, mû par des instincts à la fois sexuels et idéologiques, qui évoluent de manière à révéler toute la profondeur du personnage.
En deuxième position, Benicio del Toro, dans le rôle de Sergio. Un rôle secondaire, certes, mais essentiel à la progression du récit et à l’évolution du protagoniste principal. Il incarne le calme au cœur du chaos, dans une situation où tout dérape: la montée des violences révolutionnaires, la perte de repères de Bob (Di Caprio) frappé d’amnésie. Sergio, lui, sauve la situation lors du siège, prononçant cette réplique lourde de sens: "Tout ça pour un mot de passe!"
Vient ensuite Leonardo Di Caprio, dans le rôle de Bob, personnage central dont la vie bascule après la disparition de sa femme. Son interprétation semble marquée par la tension de ce rôle placé entre deux figures féminines puissantes: l’épouse/mère et la fille. Dans les deux cas, il reste un être en quête, un homme qui suit, qui court après elles.
Revenons au sujet du film.
L’action débute à la fin des années 1980, en plein dans les années de plomb - au sens italien du terme, c’est-à-dire lorsque le mot plomb (les balles) en est le cœur. Le film adopte ainsi la logique de la lutte armée à travers la présentation du groupe "French 75", une organisation d’extrême gauche dirigée par Bob Callahan (Leonardo Di Caprio) et sa compagne Brvidia Beverhills (Teyana Taylor). Leur groupe mène des actions spectaculaires: attaques de centres de détention pour migrants en Californie, sabotage d’administrations et de banques, attaques sur les réseaux électriques.
Au milieu de cette effervescence révolutionnaire, le couple Bob/Brvidia a une fille. C’est alors qu’entre en scène l’officier anti-émeutes Steve (Sean Penn).
Cette toile de personnages permet de distinguer trois axes dramatiques dans le film.
Le premier acte est centré sur Brvidia, figure du mouvement et de l’énergie militante. Il correspond à la partie la plus dynamique du film et s’achève avec son arrestation, ses aveux et sa fuite vers un lieu inconnu - peut-être Cuba, peut-être l’Algérie (L’Algérie d’ailleurs est évoquée symboliquement dans une autre scène sur laquelle je reviendrai).
Le second acte se concentre sur Bob: non plus le militant expert en explosifs, mais le père obsédé par la recherche de sa fille. Après la phase de la montée (l’élan révolutionnaire), voici celle du reflux. Le héros recule dans l’ombre. Anderson s’appuie alors sur l’Histoire, mais n’en retient que des fragments, dont celui de Bob: le héros réduit à une éclat passagère.
Dans une séquence d’une grande puissance cinéphile, on le voit isolé dans sa maison, vieilli, apathique, regardant La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo. Ce film - que le Pentagone avait jadis projeté aux forces spéciales partant pour l’Irak - apparaît ici en écho: deux brèves insertions, la première montrant simplement le titre, la seconde bien plus signifiante: la scène où le FLN décide de combattre les bas-fonds de la société (avec Rouiched dans le rôle d’un ivrogne).
Le troisième acte tourne autour du personnage de Willa (interprétation remarquable de Chiz Infinity), la fille disparue. C’est elle qui conduit le film vers l’une des plus belles scènes de poursuite sur route: un pur moment de cinéma où Anderson déploie toute la puissance de son art.
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