Société
Zakaria Aboudahab : "Ce mouvement de protestation des jeunes doit être transformé en une opportunité"
03/10/2025 - 10:29
Khaoula Benhaddou
Depuis fin septembre 2025, le Maroc assiste à une vague de mobilisations initiées par des jeunes. D’abord marquées par leur caractère spontané, numérique et axé sur des revendications sociales, ces mobilisations ont progressivement pris une tournure plus tendue, avec des scènes de violence relevées dans plusieurs régions.
Dans différentes villes, des milliers de jeunes sont descendus dans la rue pour dénoncer les difficultés du système éducatif et sanitaire et appeler à des réformes profondes.
Qui sont ces jeunes ?
Contacté par SNRTnews, le politologue Zakaria Aboudahab explique: "C’est une génération que je qualifie d’homo-numericus, ou l’Homme numérique. Ce sont des jeunes plus ou moins déconnectés de la réalité sociale, politique et parfois économique. Ils se sentent parfois dépaysés. Ici, on peut rappeler un concept proposé par le grand sociologue Émile Durkheim: l’anomie, c’est-à-dire la non-intégration".
Très actifs sur les réseaux sociaux mais sans appartenance politique, ces jeunes ont voulu faire entendre leur voix. "Ils se sont exprimés spontanément. Le problème, c’est que le mouvement a pris une ampleur inattendue, presque virale, comme une traînée de poudre".
Selon lui, certains fauteurs de troubles, "cagoulés et étrangers à cette génération", ont profité du contexte pour commettre des actes de vandalisme. "Il faut que les autorités appliquent la loi, avec des procès équitables, afin que de tels dérapages ne se reproduisent plus".
Et d’ajouter "nous avons constaté une absence quasi totale des partis politiques, incapables d’encadrer ces jeunes, tout comme d’autres organisations, notamment syndicales. Cela pose la question de la dépolitisation et du déphasage des structures existantes, en particulier les partis politiques. Beaucoup de ces jeunes n’ont même pas vécu les printemps arabes de 2011 et pourtant des adolescents sont sortis manifester. Cela montre qu’il s’agit d’une dynamique sociale qui traduit une évolution, certes, mais aussi une rupture."
Pour le spécialiste, l’enjeu est clair "La grande question aujourd’hui est de savoir si nous sommes capables de canaliser cette énergie d’une jeunesse en perte de repères et de l’intégrer dans une dynamique institutionnelle, plus structurée, en passant par des canaux formels. L’objectif est d’en tirer profit tout en préparant ces jeunes au monde de demain."
Un malaise social
Selon Zakaria Aboudahab, ces mobilisations révèlent un malaise profond; "Les symptômes de ce malaise social sont anciens, notamment dans l’éducation et la santé. Les lacunes sont nombreuses: absence de couverture médicale pour certains étudiants, inégalités sociales… Il faudrait réviser ces modalités".
Et de poursuivre "À cela s’ajoute le décalage entre les politiques publiques et la réalité vécue par les jeunes: difficultés d’emploi, manque d’intégration sociale et politique, absence de débats de fond. Nous sommes dans une rentrée politique mais sans véritable préparation des jeunes à y prendre part. Or, la nature n’aime pas le vide. C’est pour cette raison qu’il faut transformer ce mouvement de protestation en opportunité".
Le spécialiste appelle à "repenser en profondeur plusieurs aspects de la vie au Maroc: politique, social, économique, culturel. Il faut aussi offrir de nouveaux moyens d’expression, en valorisant notamment la diversité culturelle et les arts urbains".
Mobilisation générale
Pour que cette contestation devienne une opportunité, Aboudahab insiste sur la nécessité d’impliquer tous les acteurs; "Ce mouvement, né pacifiquement, a été perturbé et a parfois basculé dans la violence. Il faut éviter que la jeunesse soit utilisée pour déstabiliser le pays, surtout à l’approche d’événements majeurs comme la CAN, le Mondial ou encore la session annuelle d’Interpol prévue à Marrakech. Le Maroc est une terre d’accueil, y compris pour les immigrés installés sur son sol. Imaginez les conséquences si ces derniers rejoignaient les manifestants: l’effet boule de neige serait inévitable".
Et de conclure en référence à l’ouvrage Sociologie des crises politiques de Michel Dobry; "Nous vivons une conjoncture fluide, fruit d’accumulations: échecs scolaires, chômage, cherté de la vie, perte de repères, poids du cyberespace et émergence des réseaux sociaux — certains jeunes ont utilisé Discord pour s’organiser. Nos responsables doivent intégrer ces paramètres dans leurs politiques publiques et associer chercheurs et experts de différentes disciplines. Il faut anticiper ces situations de crise, les prévenir et surtout préparer la jeunesse à assumer ses responsabilités".
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