Art & Culture
"Autisto" , Le cri du silence
29/08/2025 - 13:08
Jihane BougrineLors de la 18e édition du Festival du film francophone d’Angoulême, le Maroc dévoile une œuvre rare: "Autisto", de Jérôme Cohen-Olivar. Le film produit par Zhor Fassi-Fihri s’attaque à un sujet rarement traité au Maroc: l’autisme profond. Entre douleur intime et mise en scène soignée, "Autisto "dit la solitude des mères, l’absence de structures, et la force du cinéma lorsqu’il devient cri.
Il y a des films qui s’imposent moins comme des objets de divertissement que comme des gestes vitaux. Autisto, le nouveau long métrage de Jérôme Cohen-Olivar, présenté en avant-première au festival d’Angoulême, appartient à cette catégorie. Film rare, intime, presque arraché au corps de son auteur, il s’ancre dans une expérience personnelle - celle d’un père d’enfant autiste - pour donner naissance à une œuvre de cinéma qui, malgré ses fragilités, marque par son courage, sa sincérité et son atmosphère envoûtante, précise un communiqué.
Le synopsis, d’une simplicité touchante, se concentre sur Malika, serveuse à Casablanca et mère célibataire d’Adam, son fils atteint d’un autisme profond. Chaque jour, elle affronte une réalité faite de cris, de solitude et de peur: celle de disparaître avant lui, de laisser derrière elle un être vulnérable, sans ressources ni protection. Sa vie bascule lorsqu’elle croise Mahmoud, gardien de cimetière mélancolique, silhouette spectrale au regard perdu. De cette rencontre improbable naît une relation fragile, ténue, qui recompose les lignes de fuite de leurs existences.
Le film repose sur l’interprétation habitée de Loubna Abidar, intouchable mère courage, dont la présence à l’écran transcende les clichés. L’actrice marocaine joue sans emphase, avec une vérité sèche et brûlante, traduisant la fatigue, la rage et l’amour inconditionnel qui habitent Malika. À ses côtés, Sam Kanater incarne Mahmoud avec une intériorité troublante, presque mutique, donnant à son gardien de cimetière une aura de revenant. Le jeune Youssef Bouguerra Ezzina, dans le rôle d’Adam, offre une interprétation bouleversante, où l’autisme n’est jamais réduit à une caricature mais exposé dans toute sa brutalité et sa beauté. Enfin, Sandia Abouttajedyn, en amie serveuse, inscrit son personnage dans un quotidien tangible, contribuant à la texture réaliste du film.
Jérôme Cohen-Olivar filme l’autisme comme une ombre et une lumière
Mais c’est la mise en scène de Jerome Cohen-Olivar qui surprend le plus. On connaissait le cinéaste pour ses incursions dans le fantastique avec Kandisha, ses comédies sociales grinçantes dans L’Orchestre de Minuit. Ici, il signe son œuvre la plus personnelle. La caméra, attentive et pudique, capte les gestes infimes, les éclats de voix, les regards perdus. Le travail de lumière, soigné offre à chaque plan une densité picturale. La nuit casablancaise y devient un écrin funèbre, presque spirituel, tandis que les intérieurs du bar et du cimetière s’illuminent de contrastes forts, comme pour révéler les zones d’ombre de l’âme des personnages. L’atmosphère, pesante mais jamais complaisante, fait de ce récit une traversée à la fois sociale et métaphysique.
Ce soin formel n’efface pas certaines faiblesses. Le montage, inégal, desserre parfois la tension dramatique au lieu de la resserrer. Des séquences trop étirées ralentissent le rythme, brouillant la ligne narrative, au risque de perdre le spectateur dans la répétition. Là où la matière brute du récit appelle une intensité croissante, le film choisit parfois la dispersion. Cette réserve, qu’il faut dire sans la souligner de trop, témoigne d’un déséquilibre entre la puissance du propos et la maîtrise de la forme.
Mais comment ne pas saluer la nécessité de ce film? Au Maroc, comme dans beaucoup de pays, l’autisme reste mal compris, mal accompagné, relégué aux marges de la société. Autisto ose porter ce sujet à l’écran, et le fait avec une radicale honnêteté. Le cinéma y devient un espace de reconnaissance et de visibilité, un miroir tendu à toutes ces familles qui vivent dans l’ombre, isolées. En choisissant de filmer l’amour maternel dans sa dimension la plus brute, Jérôme Cohen-Olivar transforme une douleur intime en geste politique.
Autisto est donc moins un film parfait qu’un film nécessaire. Un cri, un témoignage, une mise en lumière. Sa force ne réside pas seulement dans ses qualités cinématographiques indéniables malgré les failles mais dans ce qu’il représente: un pas courageux vers une reconnaissance artistique et sociale d’une réalité ignorée. Le réalisateur marocain semble avoir trouvé autre chose: non pas le vernis du genre, mais la nudité d’une expérience vécue, offerte à son public comme un acte de vérité.
À Angoulême, où il est présenté en avant-première, Autisto apparaît ainsi comme une œuvre profondément humaine, fragile et bouleversante. On y perçoit la main tremblante d’un cinéaste qui filme avec ses tripes, conscient que son sujet dépasse la fiction. C’est dans cette faille, dans ce mélange d’imperfection et de sincérité, que réside sans doute sa plus grande réussite.
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