Economie
Décompensation: quel impact sur les ménages?
27/05/2024 - 12:13
Ouiam Faraj | Mohammed Fizazi
Le gouvernement a entamé une réforme progressive de la caisse de compensation, entraînant une augmentation des prix du gaz butane. Cette mesure vise à ajuster les subventions, mais suscite des inquiétudes quant à son impact sur le pouvoir d'achat des ménages, en particulier les catégories les plus vulnérables.
Le ministre délégué auprès de la ministre de l'Économie et des Finances, chargé du budget, Fouzi Lekjaa, a indiqué qu'entre 2015 et 2023, l'État a alloué environ 111 milliards de dirhams pour subventionner le gaz butane via la caisse de compensation. Il a souligné que 20% des défavorisés n'ont bénéficié que de 2,5 milliards de dirhams de ce soutien, soit un taux 14% tandis que 20% des personnes aisées ont bénéficié de 27% de ce soutien.
Lors de la séance de questions orales, tenue le lundi 20 mai 2024 à la Chambre des représentants, le ministre a affirmé que la décision concernant le gaz butane ne constitue pas une libéralisation des prix, mais une augmentation de dix dirhams. Et d’ajouter que le prix réel de la bonbonne de gaz de 12 kg est de 88 dirhams, précisant que l'État continuerait à subventionner le gaz butane à hauteur d'environ 35 dirhams.
Le gouvernement a réduit les crédits alloués à la compensation dans le projet de loi de finances de cette année à 16,35 milliards de dirhams, après avoir précédemment alloué 26,58 milliards de dirhams dans la loi de finances de 2023 pour couvrir le coût de la caisse de compensation afin de soutenir les prix du gaz butane, du sucre et de la farine de blé tendre.
Le prix de la bonbonne de gaz butane de 12 kg devrait ainsi atteindre 70 dirhams d'ici 2026, avec une augmentation de dix dirhams par an au cours des deux prochaines années, suite à la hausse annoncée par le ministère de l'Économie et des Finances.
Dans ce contexte, l'expert fiscal et professeur à l'Institut supérieur de commerce et d'administration des entreprises (ISCAE), Mohamed Rahj, a déclaré que l'État s'était engagé depuis des années à jouer un rôle social en soutenant plusieurs produits de base consommés par les Marocains via la caisse de compensation, avant de commencer à se retirer progressivement de ladite caisse, en commençant par les produits pétroliers sous le gouvernement d'Abdel-Ilah Benkiran, et maintenant au niveau du gaz.
M. Rahj s'est interrogé sur la capacité de toutes les familles à supporter cette augmentation, malgré les aides sociales directes de l'État allant de 500 à 1200 dirhams, considérant que ces aides sont "insuffisantes" pour répondre aux besoins des familles pauvres.
Il a averti que la suppression des subventions de la caisse de compensation n'affecterait pas les classes aisées, mais que les classes moyennes, notamment les classes moyennes inférieures, seraient quelque peu touchées, étant déjà épuisées par la hausse des prix et l'inflation constatée après la pandémie de Covid-19, la guerre en Ukraine et la crise au Moyen-Orient.
Quant aux familles pauvres, estimées à environ 25 millions de Marocains, notre interlocuteur a affirmé qu'elles seraient forcément impactées par la suppression des subventions de la caisse de compensation, et que l'aide qui leur est destinée ne suffirait pas à combler leurs besoins, "notamment les familles à revenu limité et sans revenu fixe, le but de la caisse de compensation étant d'aider ces familles et de réduire le fardeau des prix qui pèse sur elles".
L'économiste a également mis en garde contre la "chasse aux opportunités" de certains commerçants qui ont commencé à annoncer des hausses de prix pour divers produits suite à l'augmentation de dix dirhams de la grande bouteille de gaz, faisant du consommateur final la principale victime de ces mesures.
Pour sa part, le professeur et chercheur en droit des affaires et économie à l'Université Hassan II de Casablanca, Badr Zaher Al Azrak, a affirmé que la réforme du système de soutien lié à la caisse de compensation était attendue depuis le début de l'année, soulignant que le gouvernement avait décidé de retarder le lancement de cette réforme afin de récolter les premiers fruits du système de l’aide sociale directe afin d’éviter de créer une situation de choc dans l'économie et la société marocaines.
Notre interlocuteur a expliqué que la prudence était nécessaire pour préparer le pouvoir d'achat des citoyens et supporter les pressions qui pourraient résulter de ces augmentations, indiquant que ces pressions pourraient se manifester sous forme de choc inflationniste interne.
Concernant l'impact de cette réforme sur le pouvoir d'achat des Marocains, Al Azrak a souligné que la consommation domestique de gaz ne représentait que 40% de la consommation totale, tandis que 60% étaient destinés à l'industrie, à l'agriculture, aux hôtels et aux services, prévoyant une hausse des prix de divers produits de consommation en réaction à l'augmentation du prix du gaz butane.
Le chercheur a mis en garde contre une inflation généralisée au Maroc due à l'augmentation des prix, précisant que cela pourrait pousser le gouvernement à chercher de nouvelles formules pour atténuer ces hausses, telles que l'augmentation des salaires à partir de juillet prochain, bien que "les prévisions restent tributaires de ce qui se passera sur le terrain".
Et d’ajouter que les données précises sur la tendance de ces augmentations ne pouvaient être anticipées pour le moment, "il faudra attendre au moins les trois premiers mois pour déterminer l'ampleur de l'inflation partielle ou générale et l'impact de cette augmentation sur le pouvoir d'achat des citoyens, ce qui obligera le gouvernement à réfléchir à de nouveaux mécanismes pour freiner l'inflation interne".
Al Azrak a également indiqué que les prix du gaz sur le marché extérieur constitueront un facteur déterminant pour poursuivre la politique de suppression des subventions, "d'autant plus que les prix du gaz connaissent une stabilité relative à l'international, bien que des perturbations soient possibles, ce qui obligerait le gouvernement à injecter davantage de soutien à la caisse de compensation".
Notons que l'indice des prix à la consommation (IPC), qui exclut les produits à prix administrés et les produits à forte variabilité, a augmenté de 0,2% en avril 2024 par rapport à mars 2024 et de 2,2% par rapport à avril 2023, selon les dernières données du Haut-Commissariat au Plan.
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