Economie
Paiement digital: Pourquoi le cash résiste encore au Maroc ?
20/07/2026 - 21:43
Wydad El Houari
Portefeuilles numériques, terminaux de paiement électronique (TPE) ou QR code : les instruments du paiement digital n'ont jamais été aussi nombreux au Maroc. Pourtant, la circulation du cash a atteint un record historique de 511,2 milliards de dirhams à fin mars 2026, en hausse de 17% sur un an. Un paradoxe que Bank Al-Maghrib entend résorber, notamment par la baisse des frais d'interchange à 0,50% dès le 1er octobre.
Ce décalage entre l'essor des outils de paiement électronique et la persistance des espèces n'a rien d'une anomalie marocaine, selon Nour-dine Hajjami, directeur des Systèmes et Moyens de Paiement à Bank Al-Maghrib (BAM), dans une déclaration accordée à SNRTnews. "La progression de la monnaie fiduciaire en circulation constitue un phénomène observé dans plusieurs économies, y compris celles où les paiements électroniques connaissent une forte croissance. Le développement des moyens de paiement digitaux ne se traduit pas nécessairement, à court terme, par une diminution de la circulation du cash", explique-t-il. "Au Maroc, cette évolution s'explique par plusieurs facteurs structurels, notamment la forte préférence des agents économiques pour les paiements en cash, l'importance des transactions de proximité encore réglées en cash ainsi que le poids de certains secteurs où les paiements électroniques demeurent peu développés."
Les indicateurs de la digitalisation sont en effet au vert. Les paiements par carte chez les commerçants ont atteint près de 240 millions d'opérations en 2025, en hausse d'environ 15%, pour près de 100 milliards de dirhams encaissés, selon le Centre Monétique Interbancaire (CMI). Les portefeuilles électroniques, les m-wallets, connaissent eux aussi une adoption croissante. "Les paiements électroniques enregistrent une progression soutenue, tant en nombre qu'en valeur des transactions. Cette dynamique traduit une évolution progressive des usages, qui nécessite toutefois du temps pour produire un impact significatif sur la circulation fiduciaire", souligne le responsable.
Mais ces volumes restent marginaux à l'échelle de l'économie nationale : les montants réglés par voie électronique ne représentent qu'une fraction des centaines de milliards qui circulent en espèces. Dans les commerces de proximité et les marchés, le cash demeure le mode de règlement quasi exclusif. L'objectif de la banque centrale n'est d'ailleurs pas d'éradiquer les espèces : "L'ambition de Bank Al-Maghrib n'est pas de substituer totalement le cash, qui continuera à jouer un rôle dans l'économie, mais de favoriser un rééquilibrage progressif en développant des moyens de paiement électroniques accessibles, sécurisés et adaptés aux besoins des citoyens et des commerçants", précise Nour-dine Hajjami.
Les données de la Banque mondiale éclairent ce décalage entre équipement et usage. Selon le rapport Findex 2025, 90% des Marocains possèdent un téléphone portable et 65% disposent d'un accès régulier à Internet, mais seuls 44% des adultes détiennent un compte bancaire ou un portefeuille électronique. À peine 6% confient leur épargne à une institution financière.
Où se situent alors les blocages ? "Les études menées par Bank Al-Maghrib au cours des dernières années ont mis en évidence que le commerce de proximité constitue un maillon essentiel du tissu économique national et concentre une part importante des transactions de faible montant, qui demeurent encore majoritairement réglées en cash. Ces études ont également montré que le coût d'acceptation des paiements électroniques figure parmi les principaux freins à leur adoption par cette catégorie de commerçants", indique le même intervenant.
C'est précisément sur ce levier du coût que BAM vient d'agir. Le 6 juillet, la banque centrale a décidé d'abaisser le plafond des frais d'interchange sur les paiements par carte de 0,65% à 0,50% à compter du 1er octobre 2026, avec un taux réduit de 0,15% pour les administrations publiques et les commerces de proximité. "L'instauration d'un plafond spécifique de 0,15% sur les frais d'interchange applicables aux opérations réalisées auprès des commerçants de proximité vise à réduire le coût de l'acceptation des paiements électroniques, à améliorer l'attractivité économique des solutions d'encaissement électronique et à favoriser une plus large diffusion de ces moyens de paiement auprès des très petites entreprises et des commerçants indépendants", détaille Nour-dine Hajjami. Et d'ajouter : "Cette décision s'inscrit dans une démarche plus globale de modernisation des paiements de proximité. Elle vise à accélérer le développement de l'acceptation des moyens de paiement électroniques, à soutenir les objectifs d'inclusion financière et à accompagner la transition progressive vers une économie moins dépendante de l'usage du cash."
Reste la question de l'application effective de cette baisse. Sur ce point, le responsable se veut rassurant: "La décision réglementaire prévoit expressément que la baisse des frais d'interchange a vocation à être intégralement répercutée sur les commissions d'acquisition appliquées par les acquéreurs aux commerçants de proximité ainsi qu'aux opérations relevant des services gouvernementaux (e-Gov)."
Un dispositif de contrôle est prévu : "Les acquéreurs sont tenus de communiquer à Bank Al-Maghrib leurs grilles tarifaires, les commissions appliquées aux commerçants ainsi que l'ensemble des informations nécessaires au suivi du respect des dispositions de la décision." La décision impose par ailleurs que les conditions tarifaires soient clairement définies dans les contrats liant acquéreurs et commerçants, et que ces derniers informent leur clientèle, de manière claire et visible sur le lieu de vente, des modalités de paiement acceptées. "Bank Al-Maghrib assurera un suivi rapproché de l'application de ces dispositions afin de veiller à la répercussion effective de la baisse des frais d'interchange sur les commissions supportées par les commerçants concernés et, plus largement, d'évaluer l'impact de cette réforme sur le développement de l'acceptation des paiements électroniques", assure-t-il.
Au-delà du coût, un autre facteur conditionne la bascule des usages : la confiance. "La confiance constitue un facteur déterminant dans l'adoption et l'utilisation durable des paiements électroniques. Le développement des usages repose autant sur la disponibilité des solutions que sur la perception qu'ont les utilisateurs de leur sécurité, de leur fiabilité et de la protection dont ils bénéficient", relève Nour-dine Hajjami.
Sur ce volet, la banque centrale affirme veiller "à renforcer en permanence la sécurité, la résilience et l'efficience des systèmes et des moyens de paiement conformément aux meilleures normes internationales en la matière". Elle accorde également "une attention particulière à la protection de la clientèle. Les établissements sont tenus de mettre en place des dispositifs appropriés de traitement des réclamations, de gestion des incidents et de lutte contre la fraude, tout en assurant une information transparente des utilisateurs sur les conditions d'utilisation des services de paiement."
Le standard national de paiement mobile Maroc Pay, fondé sur le QR code, ambitionne pour sa part de faire du téléphone l'instrument de paiement quotidien des Marocains, y compris les non-bancarisés. La Stratégie Nationale d'Inclusion Financière (SNIF), pilotée par BAM et le Ministère de l'Économie et des Finances (MEF), en a fait un chantier prioritaire. Comme le résume le responsable, "le renforcement de la confiance constitue ainsi un axe transversal de la stratégie de développement des paiements électroniques, aux côtés de l'amélioration de l'accessibilité, de l'innovation et de la durabilité".
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