Société
Du champ au marché: une étude cartographie l’impact environnemental de l’huile de cannabis
04/05/2026 - 11:38
Youness Oubaali
L’universitaire Souad El Hajjaji révèle des résultats scientifiques précis qui placent l’huile de graines de cannabis à un tournant environnemental décisif. Une étude à laquelle elle a contribué montre que la légalisation a ouvert des perspectives économiques prometteuses, mais que cette évolution n’a pas encore été accompagnée d’une évaluation environnementale globale, soulevant ainsi des défis liés à la durabilité à moyen et long termes.
Vice-doyenne en charge de la recherche scientifique et de la coopération à la Faculté des Sciences (FSR) de l’Université Mohammed V de Rabat, Souad El Hajjaji souligne qu’il est possible de concilier la valorisation de la variété locale « Beldia » avec l’adoption de techniques modernes, à travers des solutions concrètes telles que l’amélioration des techniques d’irrigation, le développement de programmes de sélection agricole et la valorisation des sous-produits.
L’étude conclut que la loi encadrant le secteur constitue un levier important, mais insuffisant à elle seule. Elle nécessite un accompagnement technique et des investissements permettant de faire des coopératives un acteur central dans la construction d’un modèle de développement vert et durable.
Quels sont les principaux indicateurs environnementaux utilisés ? Et comment ont-ils été adaptés au contexte marocain ?
Notre étude repose sur la méthodologie d’analyse du cycle de vie, selon des normes reconnues, à travers plusieurs indicateurs, dont les principaux sont : le changement climatique, la raréfaction des ressources fossiles, l’utilisation de l’eau, l’acidification des sols, l’eutrophisation et la toxicité humaine.
La spécificité de notre travail réside dans l’adaptation de ces indicateurs à la réalité marocaine, notamment dans la région du Rif, fortement confrontée au stress hydrique. Nous avons ainsi accordé une attention particulière à l’indicateur de consommation d’eau et à l’efficacité de l’irrigation, tout en tenant compte du climat semi-aride et de la diversité des pratiques agricoles locales.
Nous nous sommes également appuyés sur des données de terrain réelles (consommation d’électricité, distances de transport, rendement des graines), plutôt que de nous limiter à des bases de données internationales. Cette adaptation rend les résultats plus réalistes et applicables.
Quels facteurs expliquent la supériorité du modèle coopératif dans ce domaine ?
D’après l’évaluation du cycle de vie que nous avons menée, la supériorité du modèle coopératif ne tient pas à un seul facteur, mais à l’interaction de trois éléments principaux.
Premièrement, les coopératives utilisent des équipements plus performants, permettant d’extraire 1 kg d’huile à partir de seulement 3 kg de graines, contre 4,4 kg pour le modèle artisanal, ce qui réduit la pression sur les terres et les ressources en eau.
Deuxièmement, la consommation énergétique des coopératives est la plus faible (0,54 kWh par kilogramme d’huile), contre 0,9 kWh pour le modèle artisanal, ce qui diminue significativement les émissions de gaz à effet de serre.
Troisièmement, les coopératives limitent les pertes à moins de 0,15 kg par unité fonctionnelle et valorisent le tourteau de graines comme aliment pour le bétail ou comme engrais, alors que les pertes atteignent 0,6 kg dans le modèle artisanal sans valorisation.
Dans quelle mesure les résultats sont-ils liés à la loi 13-21 relative aux usages légaux du cannabis ? A-t-elle eu un impact direct sur les coopératives ?
Cette loi a constitué un tournant majeur dans l’organisation du secteur, mais son impact reste différencié. Sur les plans social et organisationnel, l’effet a été direct et significatif : amélioration de la gouvernance, des conditions de travail et émergence de coopératives agréées dotées de mécanismes clairs de suivi et de contrôle.
En revanche, sur le plan environnemental, l’impact est indirect. La loi a fourni un cadre propice à l’adoption de pratiques plus durables, sans pour autant les imposer automatiquement. Ainsi, la performance environnementale des coopératives résulte davantage de l’efficacité des équipements, de l’optimisation de l’énergie, de la réduction des pertes et de la valorisation des sous-produits.
Autrement dit, la loi constitue un levier essentiel, mais elle doit être accompagnée de mesures techniques et d’investissements pour produire un impact environnemental tangible, conformément aux orientations royales appelant à des politiques publiques cohérentes et intégrées.
Comment concilier la variété « Beldia » et les techniques modernes sans perdre la spécificité agricole ?
La variété locale « Beldia » représente une véritable richesse agricole. Adaptée aux conditions du Rif, elle se distingue par sa résistance à la sécheresse et sa qualité nutritionnelle élevée (rapport oméga-6/oméga-3 optimal et forte teneur en antioxydants), mais elle souffre d’un rendement relativement faible (entre 0,7 et 0,9 tonne par hectare).
Le défi consiste à préserver cette variété tout en améliorant sa productivité. Cela est possible à travers trois leviers principaux : l’adoption de l’irrigation goutte-à-goutte permettant de réduire la consommation d’eau de 30 à 50 % sans altérer les caractéristiques de la plante ; le développement de programmes participatifs d’amélioration génétique ; et la valorisation du produit via des certifications de qualité durable reposant sur la traçabilité et l’ancrage territorial.
L’objectif n’est pas de remplacer la « Beldia », mais de la valoriser intelligemment, car elle constitue une valeur ajoutée sur les marchés internationaux.
Quels sont les principaux défis pour positionner l’huile de cannabis marocaine à l’international ?
Malgré son fort potentiel, plusieurs obstacles subsistent. D’abord, les normes internationales de qualité et de traçabilité sont devenues très exigeantes, nécessitant une standardisation de la production et une stabilité de la qualité.
Ensuite, l’organisation des chaînes d’exportation reste relativement faible, tant au niveau logistique que du marketing et de la promotion des marques marocaines. À cela s’ajoute une concurrence internationale intense, notamment de la part de pays pionniers comme le Canada et certains pays européens.
Par ailleurs, la contrainte des ressources naturelles, en particulier l’eau, constitue un défi supplémentaire dans un contexte de changement climatique.
Cependant, le Maroc dispose d’atouts majeurs, notamment le caractère local de ses variétés comme la « Beldia » et la dimension durable de la production coopérative, qui peuvent devenir des avantages compétitifs s’ils sont valorisés à travers des certifications environnementales et des marques responsables.
Quelles sont les étapes concrètes pour mettre en œuvre l’approche cycle de vie sur le terrain ?
La mise en œuvre de cette approche suppose de passer d’une vision théorique à des actions concrètes. Nous recommandons six mesures prioritaires : améliorer l’efficacité de l’utilisation de l’eau grâce à la généralisation de l’irrigation goutte-à-goutte et à une planification précise ; accroître la productivité agricole afin de réduire l’empreinte environnementale par unité produite ; diminuer les pertes lors des phases de transformation, notamment au nettoyage et au pressage ; valoriser les sous-produits comme le tourteau de graines ; recourir aux énergies renouvelables, notamment l’énergie solaire, dans les unités de production ; et améliorer les solutions d’emballage en privilégiant le verre léger ou recyclé ainsi que les matériaux biodégradables.
Ces mesures ne nécessitent pas nécessairement des investissements lourds, mais elles exigent une vision intégrée et une coordination entre les différents acteurs, avec un rôle central confié aux coopératives dans cette transition.
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