Economie
Interview avec le directeur de la BERD pour le Maroc, Haytham Eissa
16/10/2025 - 15:08
MAP
Le directeur de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) pour le Maroc, Haytham Eissa, a accordé une interview à la MAP en marge de la conférence "Women in Business : Briser les barrières pour les femmes entrepreneures – Un impact de 1 milliard d'euros", tenue mercredi à Casablanca.
Lors de cette entrevue, M. Eissa revient sur les principales priorités de la BERD dans le cadre de la nouvelle stratégie pays 2024-2029, la coopération entre la Banque et le Maroc et les transformations que connait l'économie marocaine, sous l'impulsion de Sa Majesté le Roi Mohammed VI.
1- Vous avez été récemment nommé directeur de la BERD au Maroc. Quelles seront vos principales priorités dans ce nouveau rôle?
Mes priorités s'inscrivent directement dans la nouvelle stratégie pays de la BERD, qui est en pleine cohérence avec le Nouveau Modèle de Développement du Maroc.
Cette stratégie repose sur trois piliers fondamentaux, à savoir stimuler la compétitivité du secteur privé, accélérer la transition verte et promouvoir l'inclusion.
Premièrement, je souhaite approfondir nos partenariats avec les acteurs publics et privés afin de catalyser l'investissement privé – en particulier dans les domaines des infrastructures, de l'industrie manufacturière et des marchés des capitaux. Le Maroc se dote de la bonne vision, et la BERD peut aider à la transformer en projets bancables et à fort impact. Deuxièmement, nous allons intensifier nos investissements verts et numériques – des énergies renouvelables et de la résilience de l'eau au transport durable et à la décarbonation industrielle – soutenant ainsi le Maroc à maintenir son leadership en matière d'action climatique et de durabilité.
Troisièmement, nous continuerons à promouvoir l'inclusion et l'impact régional en soutenant les femmes entrepreneures, l'emploi des jeunes et les petites et moyennes entreprises (PME) au-delà des principaux centres urbains.
2-La BERD accompagne le Maroc depuis plus d'une décennie à travers de nombreux projets structurants. Comment évaluez-vous cette coopération, et quels domaines méritent selon vous d'être davantage renforcés aujourd'hui?
Nos opérations au Maroc ont débuté en 2012 et notre engagement a été substantiel et transformateur. Depuis lors, nous avons investi dans 123 projets pour un montant de 5,8 milliards d'euros, avec un portefeuille actuel qui dépasse les 2,6 milliards. Ce partenariat allie financement, dialogue politique et coopération technique.
La BERD est un partenaire solide du Maroc depuis plus d'une décennie, et notre coopération est devenue une relation véritablement stratégique fondée sur des priorités communes, notamment autour du soutien à la transition verte, au développement du secteur privé et à la croissance inclusive.
Nous avons contribué au développement des prêts aux entités infra-souveraines en participant à l'émission obligataire de la commune d'Agadir, la première de ce genre du Royaume. La Banque a également soutenu l'émission d'obligations vertes, notamment celle de l’Office National des Chemins de Fer (ONCF), incluant le renforcement des capacités et l'alignement sur les taxonomies internationales.
Et nous avons soutenu la résilience hydrique, comme l'exemple de l'OCP pour son programme visant à minimiser son empreinte hydrique, ainsi que le financement vert pour les PME via le programme GEFF (Green Economy Financing Facility).
L'une des principales forces de ce partenariat est notre approche multipartite. Nous travaillons en étroite collaboration avec les autorités nationales et locales pour soutenir le programme climatique du Maroc et ses objectifs de développement plus larges.
Au niveau local, nous collaborons avec les collectivités territoriales pour concevoir et financer des projets d'infrastructure durables, aidant ainsi les villes à offrir des services plus écologiques, plus efficaces et plus résilients. Pour l'avenir, je pense qu'il existe des marges pour approfondir notre coopération dans quelques domaines clés. Ceux-ci incluent le soutien à la décarbonation industrielle du Maroc, l'augmentation des investissements dans les transports durables et les infrastructures hydrauliques, et le renforcement des capacités des autorités locales à réaliser des investissements plus résilients face aux risques climatiques.
Le renforcement du rôle du secteur privé, notamment par des solutions de financement innovantes et des PPP (Partenariats Public-Privé), sera également essentiel pour déverrouiller la prochaine phase de croissance durable du Maroc.
3- La Banque met un accent particulier sur le financement de la transition verte, de l'énergie et des PME. Quels sont les principaux leviers que la BERD compte mettre en place pour soutenir ces priorités au Maroc?
Nous mettons en place principalement trois leviers majeurs. Le premier est l'innovation financière (via prêts, capital-investissement, garanties et financement mixte). Nous mobilisons nos fonds pour catalyser le capital privé et, si nécessaire, rendre les projets plus abordables. Ce pilier du financement inclut également l'appui à la transition verte par nos lignes de crédit. Le deuxième levier porte sur le marché des capitaux et la création d'un environnement propice à son développement. Nous intervenons en tant qu'investisseurs, comme lors de notre investissement dans l'obligation de la commune d'Agadir où nous avons soutenu 40% de l'émission. Cela aurait un effet de démonstration pour attirer d'autres investisseurs internationaux.
Enfin, le troisième pilier est celui de l'inclusion et du renforcement des capacités, à l'instar de nos programmes “Women in Business” (WiB) et "Youth in Business".
4- Le Maroc a maintenu une croissance constante malgré un contexte mondial volatile. Quel regard portez-vous la performance économique du Royaume et quelles sont, selon vous, les perspectives pour les années à venir?
Le Maroc a acquis une solide réputation en tant que réformateur de premier plan en Afrique du Nord, attirant des niveaux élevés d'investissements directs étrangers (IDE) et de financements pour le développement dans ses industries tournées vers l'exportation.
Sa réussite à devenir un hub majeur de production automobile, est un exemple de bonne pratique que nous avons fréquemment cité dans nos rapports phares autant plus que nous sommes ravis d'avoir été un partenaire financier important dans ce processus.
La résilience dont le Maroc a fait preuve ces dernières années face à un environnement mondial très difficile a également été remarquable.
L'économie a pu résister avec force aux différents chocs, portée par le maintien de la stabilité macroéconomique grâce aux politiques prudentes menées par le gouvernement et Bank Al-Maghrib. Malgré l'impact de la sécheresse sur l'agriculture, l'économie marocaine a fait preuve de diversification, avec une forte résilience du secteur manufacturier.
La croissance, qui s'est établie aux alentours de 3%, devrait encore augmenter. Elle serait tirée par de solides investissements publics, par l'expansion des exportations et par les investissements du secteur privé. En parallèle, il est essentiel de s'attaquer aux disparités régionales et au chômage, en particulier chez les jeunes et les femmes. La BERD y contribue par le biais des initiatives précitées, à savoir WiB et "Youth in Business".
5- Sous le leadership de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le Maroc a réalisé des progrès remarquables en matière d'infrastructures, d'énergies renouvelables et d'inclusion financière. Comment la BERD perçoit-elle cette transformation?
Le Maroc a réalisé des progrès remarquables au cours des deux dernières décennies sous le leadership de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, qu'il s'agisse de développer des infrastructures de classe mondiale, d'accélérer la transition vers les énergies renouvelables, de promouvoir l'inclusion financière ou de renforcer son cadre institutionnel.
La BERD considère cette transformation comme une démonstration claire de la vision à long terme du Maroc, de son leadership stratégique et de son engagement inébranlable en faveur du développement durable.
L'action climatique est au cœur de cette démarche. Le Maroc s'est fermement établi comme un leader régional dans la transition verte, en fixant des objectifs ambitieux et en prenant des mesures concrètes pour décarboner son économie. La BERD demeure totalement résolue à soutenir le Royaume à chaque étape de ce chemin. Notre étroite collaboration avec les institutions nationales clés est une illustration claire de ce partenariat.
Pour l'avenir, nous voyons le Maroc entrer dans une nouvelle phase — celle de l'industrialisation verte, de la diversification des exportations et de l'inclusion. La BERD est prête à accompagner ce prochain chapitre, en parfaite cohérence avec la vision Royale pour un Maroc moderne, compétitif et inclusif.
6- Dans un contexte de coopération renforcée entre le Maroc et l'Union européenne (UE), comment la BERD compte-t-elle contribuer à attirer davantage d'investissements durables et à stimuler les initiatives du secteur privé?
Nous agissons comme un véritable pont entre, pour ainsi dire, le capital européen et l'opportunité marocaine. L'UE est une partie prenante très importante. Elle nous permet de mobiliser des garanties et d'importants financements de donateurs, essentiels au déploiement de nos projets.
Dans le secteur financier, nous mobilisons les fonds de donateurs de l'UE pour l'assistance technique ou les incitations financières de nos programmes avec les institutions financières partenaires.
Par ailleurs, nous incitons le capital privé à investir, notamment lorsque le financement mixte ou des garanties sont requis. L'UE est donc un donateur très important pour nous, nous permettant de mobiliser efficacement des fonds pour soutenir les entreprises marocaines.
7- La BERD vient de tenir l'événement "Women in Business : Briser les barrières pour les femmes entrepreneures – Un impact de 1 milliard d'euros" pour marquer le 10e anniversaire du programme mondial WiB. Comment la Banque compte-t-elle renforcer davantage son soutien à l'autonomisation économique des femmes entrepreneures?
Lancé en juin 2017, le programme Women in Business au Maroc (Morocco WiB) s'appuie sur le succès de la mise en œuvre du modèle WiB de la BERD dans 20 autres pays d'opération. Au fil du temps, le programme a évolué pour s'adapter à la dynamique du marché, notamment aux effets de la pandémie du Covid-19 et aux initiatives de soutien aux PME initiées par le gouvernement marocain. S'appuyant sur une évaluation du marché réalisée en 2022, le programme a adopté une structure revitalisée en 2023, s'alignant sur les cadres de soutien nationaux et répondant aux défis spécifiques rencontrés par les femmes entrepreneures marocaines. Son objectif principal est de promouvoir une économie marocaine plus compétitive et inclusive en renforçant le rôle des PME dirigées par des femmes.
Dans le détail, un prêt WiB avec la Fondation Arrawaj (d'un montant total de 10 millions d'euros) a été signé le 3 décembre 2023, en mettant l'accent sur les micro, petites et moyennes entreprises (MPME) situées dans les régions touchées par le séisme d’Al-Haouz.
Le prêt WiB avec la BMCI (d'un montant total de 20 millions d'euros) a été signé le 27 novembre 2023. L'accord met l'accent sur les investissements dédiés à la digitalisation des MPME et au soutien des MPME situées dans les régions touchées par le séisme.
En juin 2025, un total de 5.827 prêts subordonnés avait été déboursé par l'intermédiaire de la Fondation Arrawaj et de la BMCI, pour un montant total de 11,2 millions d'euros, les deux facilités de prêt continuant de soutenir les MPME dirigées par des femmes, en particulier celles situées dans les régions touchées par le séisme et celles engagées dans des investissements axés sur la digitalisation.
Dans cette même dynamique, nous nous engageons à continuer à intensifier notre programme WiB pour soutenir les femmes à travers tout le Maroc.
Par Yosra BOUGARBA
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