Société
L’obligation du stage pour les architectes … une décision qui divise
28/01/2022 - 11:44
Lina Ibriz
Depuis quelques jours, les pages et groupes des étudiants d’architecture sur les réseaux sociaux sont en effervescence. La raison ? Une requête adressée au Secrétaire général du gouvernement portant comme objet la mise en œuvre de l’obligation du stage pour les nouveaux diplômés. Une mesure qui ne fait l’unanimité ni des étudiants ni au sein de l’ordre des architectes. Éclairage.
Le président du Conseil national de l’ordre des architectes, Chakib Benabdellah a adressé, le 19 janvier 2022, une requête au Secrétaire général du gouvernement pour la mise en œuvre de l’obligation du stage prévu dans le cadre de la loi n° 016-89 relative à l'exercice de la profession d'architecte et à l'institution de l'Ordre national des architectes, promulguée par le Dahir n° 1-92-122.
En vertu des articles 4 et 8 de ladite loi, les architectes nouvellement diplômés "ne peuvent pas porter le titre ou exercer, à titre privé, la profession d'architecte sans avoir accompli un stage qui dure deux années auprès d'un architecte indépendant ou au sein d'une société d'architectes".
Une question qui divise
Si cette disposition légale, qui existe depuis 1993, n’a jamais été appliquée, c’est qu’elle ne fait déjà pas l’unanimité au sein de l’Ordre des architectes. "Les précédents Conseils nationaux ont essayé de le mettre en place, mais il y a eu une réticence", affirme Azzedine Nekmouche, architecte diplômé par le gouvernement (DPLG) et ex-président du Conseil national de l’Ordre des architectes (CNOA).
"L’obligation du stage a toujours été une problématique parce que ce sont quand même des jeunes lauréats qui ont besoin de source de revenus. Or, qui va leur donner ce financement si celui qui va les recevoir n’a pas les moyens pour payer ces salaires puisque notre profession est confrontée à plusieurs difficultés", soutient-il.
Pour les architectes, la question du stage obligatoire est un point de divergence, souligne également Badr Bouzoubaa, architecte associé au sein de l’agence Empreinte d’Architectes. "Il y a beaucoup d’architectes qui ont milité pour que le stage devienne obligatoire. Et franchement, on est très partagé sur cette question au sein de notre profession" confirme-t-il.
En réalité, "il y a des architectes qui sont pour et qui considèrent que les nouveaux architectes ont toutes les bases théoriques et qu’ils ont besoin d’être guidés pour passer à la base pratique. D’autres, par contre, disent qu’un nouveau diplômé peut faire ses armes tout seul et qu’il n’a pas besoin d’un mentor. Ceux-ci pensent que les architectes pourraient profiter de cette période de stage pour avoir une main d’œuvre pas très chère et qu’il faudrait alors mieux rester dans un esprit libéral", détaille-t-il.
"Un moment inopportun"
"Plusieurs présidents de l’Ordre avaient proposé qu’il y ait un stage obligatoire tout comme les notaires qui passent un stage et les médecins qui font leur internat", explique Azzedine Nekmouche notant que "l’idée est bonne et nous en avons besoin parce que nous avons un métier qui évolue au jour le jour et où chaque jour il y a une innovation, on doit être au diapason et l’exercice de notre métier s’accompagne d’une grande responsabilité".
Pour l’ex-président du CNOA, le stage obligatoire peut être avantageux pour les jeunes architectes non pas seulement en leur permettant de mettre à l’exercice leurs connaissances et compétences, mais aussi, et surtout, de mieux connaître les défis de la profession et de se préparer à faire face aux risques qu’ils pourraient éventuellement affronter.
Le stage va ainsi "leur permettre de se mettre sur leurs pieds, leur éviter de se faire piéger dans certains réseaux et partir sur un mauvais pied", souligne-t-il.
Les avantages du stage ne peuvent point être niés, néanmoins, tout est bien qui vient en son temps. C’est ce qu’affirme Nekmouche : "Le stage est une bonne chose, mais la période n’est pas bonne et le moment n’est pas opportun pour l'imposer. Personnellement, j’aurai attendu un petit peu que la crise de la Covid-19 passe et qu’on obtienne des commandes publiques dans le cadre de l’accord signé avec l’Agence nationale de l’équipement public et plusieurs ministères".
L’obligation … une mesure inutile
Pour Badr Bouzoubaa, instaurer l’obligation du stage n’est pas une mesure essentielle puisque la majorité des diplômés passent par des cabinets et sociétés d’architectes avant de lancer leurs propres projets.
"C’est du bon sens de ne pas ouvrir son cabinet directement après avoir eu son diplôme et je trouve que plusieurs jeunes ne font pas cette erreur et travaillent au sein de cabinets d’architecture avec un CDI et ont une période de salariat avant de se lancer à leur propre compte. C’est la démarche la plus sage", explique-t-il. Il a aussi souligné que "de toutes les manières, sans que ce soit fait de façon contraignante, la plupart des jeunes architectes sont raisonnables. Je pense qu’ils sont capables de bien faire leur choix eux-mêmes et bien faire les choses sans qu’il y ait cette obligation".
Qu’en est-il de la rémunération ?
Dans le cadre du contrat type mis en place par le CNOA pour le stage obligatoire, l’architecte stagiaire doit percevoir une rémunération de 6.000 dirhams par mois, indique l’ex-président du conseil Azzedine Nekmouche. Cette somme est tout de même considérée "insuffisante" par les architectes.
Ce même avis est partagé par Badr Bouzoubaa, qui considère que "c’est sous-payer cet architecte de lui donner 6.000 dirhams sous prétexte qu’il est fraîchement diplômé et stagiaire".
Alors que l’insuffisance du montant de la rémunération proposée aux jeunes architectes dans le cadre du stage obligatoire semble faire l’unanimité, il est judicieux de noter que ce montant pourrait constituer une charge lourde pour plusieurs entreprises architecturales, déjà confrontées à la crise.
"Quel architecte pourra payer 6.000 dhs à un stagiaire ? Très peu d’architectes peuvent payer ce salaire à un stagiaire qui n’a pas d’expérience. Et vu les conditions actuelles, ils ne le feront pas", affirme Nekmouche.
Articles en relations
Economie
Art & Culture
Art & Culture
Art & Culture