Société
La pratique médicale à l'ère de l'IA, entre intégration technologique et préservation des compétences humaines
26/09/2025 - 15:05
MAP
La pratique médicale à l'ère de l'intelligence artificielle est confrontée au défi d'assurer un équilibre entre l'exploitation de ses technologies avancées visant l'amélioration de la qualité des soins et la préservation des compétences professionnelles humaines en matière de diagnostic, tout en évitant leur atrophie due à une dépendance excessive voire totale aux outils intelligents.
À cet égard, le Professeur Youness Ahallal, spécialiste en urologie, oncologie et chirurgie robotique au CHU de Nice en France, a indiqué qu'il existe un risque que certains médecins, particulièrement, les débutants s'appuient beaucoup sur l'intelligence artificielle, ce qui pourrait affaiblir leurs compétences cliniques.
Dans un entretien accordé à la MAP, le spécialiste en urologie a souligné que la solution réside dans l'intégration progressive de ces outils dans la formation médicale, de manière à ce que le médecin reste capable de travailler sans y avoir recours et les utilise comme un support plutôt qu'un substitut.
L'expert en chirurgie robotique a également insisté sur le fait que l'intelligence artificielle joue désormais un rôle central dans le diagnostic précoce des maladies telles que les cancers et les pathologies cardiaques, grâce à l'analyse d'images médicales avec une précision supérieure à celle de l'œil humain, ainsi que dans la planification thérapeutique en proposant des protocoles adaptés à chaque patient.
"Son rôle est tout aussi crucial en chirurgie robotique, où elle permet d'améliorer la précision des gestes et d'assister le chirurgien pendant l'intervention", a-t-il relevé.
Niant la possibilité que ces technologies puissent remplacer le médecin, malgré leurs avantages, le professeur a précisé que la relation humaine et éthique, ainsi que la capacité à prendre des décisions complexes, restent l'apanage de l'homme.
Leur rôle doit donc se limiter à l'assistance dans le diagnostic, le suivi et l'exécution de certaines procédures simples et répétitives, permettant ainsi au médecin de consacrer plus de temps au patient, a-t-il poursuivi.
De son côté, le Professeur Youssef El Fakir, radiologue et expert en e-santé et en politiques de santé, a affirmé, dans une déclaration similaire, que l'IA représente un risque si elle est perçue comme une "béquille" dispensant les jeunes praticiens d'acquérir un raisonnement clinique solide, soulignant qu'une dépendance excessive pourrait affaiblir leur esprit critique et leur capacité d'analyse.
Des études récentes ont en effet mis en évidence les risques liés à l'usage continu de l'IA dans les processus de diagnostic, montrant un recul du taux de détection des tumeurs par les médecins lors d'examens effectués sans recours à ces technologies, ce qui tire la sonnette d'alarme sur l'avenir de la pratique médicale.
Pour éviter cela, l'expert en e-santé a insisté sur le maintien de l'enseignement des fondamentaux tels que la sémiologie, le raisonnement diagnostique et la démarche clinique, ainsi que l'encadrement des jeunes médecins par des praticiens expérimentés, de sorte que l'IA demeure un outil d'aide et non un simple moyen permettant de faciliter la tâche.
Un usage approprié de l'IA en fait un formidable levier pédagogique, permettant aux jeunes médecins de comparer leurs diagnostics avec ceux proposés par l'algorithme et ainsi progresser plus vite, a-t-il conclu.
Notre pays a commencé à franchir des pas importants dans l'intégration de l'IA dans le domaine médical, aussi bien au niveau de la santé numérique que dans l'adoption de la chirurgie robotisée, a indiqué, quant à lui, M. Ahallal.
Il a, à cet égard, souligné une prise de conscience croissante de l'importance de l'IA dans le développement des services de santé, déclarant "Nous travaillons avec plusieurs institutions pour intégrer progressivement ces technologies, au profit des patients et de l'ensemble du système de santé".
Le professeur El Fakir a, dans le même sillage, fait savoir que le Maroc traverse aujourd'hui une phase de transition, marquée par un intérêt académique croissant pour l'IA au sein des pôles universitaires et hospitalo-universitaires, avec l'émergence de projets pilotes dans les domaines de la radiologie, de l'oncologie et de la cardiologie.
L'adoption de ces technologies dans le secteur privé est plus rapide, notamment en imagerie médicale, portée par la compétition technologique et l'investissement dans des équipements modernes, a-t-il ajouté.
En revanche, il a relevé que dans une large partie du corps médical, la perception reste encore prudente, faute de formation et de sensibilisation aux bénéfices concrets de l'IA.
L'ouverture du Maroc sur ce domaine est réelle, mais elle doit être accompagnée de programmes de formation continue pour que chaque praticien comprenne le potentiel et les limites de l'IA, ainsi que d'un cadre juridique et éthique rassurant, et d'un climat de confiance mutuelle entre médecins, patients et institutions, a poursuivi le l'expert en politiques de santé.
S'agissant du contrôle et de la régulation des pratiques liées aux technologies intelligentes, le professeur a mis l'accent sur le rôle central et structurant que doit jouer la Commission nationale de contrôle de la protection des données à caractère personnel (CNDP) dans le déploiement de l'IA en santé.
La Commission doit également veiller à ce que l'utilisation des données médicales, qui sont parmi les plus sensibles, respecte les principes de confidentialité, de sécurité et de consentement éclairé des patients, loin de toute activité de commerce "médical", organisée par des acteurs ou des groupements non autorisés, a ajouté M. El Fakir.
En l'absence d'une agence de santé digitale et d'IA, la haute autorité de santé devrait mettre en place une réglementation stricte pour l'utilisation des outils de l'IA mais aussi de la e-santé en général, afin de protéger le citoyen contre toute dérive à des fins strictement lucratives, a-t-il relevé.
L'IA doit être perçue non pas comme une menace, mais comme un horizon d'avenir capable de transformer positivement notre système de santé, à condition de l'intégrer avec prudence, régulation et humanisme, a conclu le professeur, appelant à mettre en place un organisme national dédié, chargé de la régulation, du contrôle et de la promotion des différents volets de la e-santé, dont l'IA en santé, en coordination avec le ministère de la Santé et la Haute Autorité de Santé, afin de garantir la protection des patients, la qualité des pratiques et l'encouragement de l'innovation, tout en inscrivant le Maroc dans la dynamique mondiale de la santé numérique.
Par Hosna AFAINO
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