Société
Le "Hak Lmelh" ou "droit du sel" entre symbolique culturelle et interprétations contemporaines
19/03/2026 - 22:13
Chahrazad Aiouch
Les débats autour de ce que l’on appelle aujourd’hui le "Hak Lmelh", ou "droit du sel", prennent de plus en plus d’ampleur, notamment sur les réseaux sociaux où ce concept est souvent présenté comme une pratique liée aux relations conjugales, voire comme un droit symbolique, social ou même matériel.
Entre interprétations culturelles, représentations médiatiques et usages contemporains, cette notion suscite de nombreuses interrogations quant à son authenticité et à sa place dans le patrimoine social marocain. Dans ce cadre, Mohammed Houbib, chercheur en psychologie sociale, apporte un éclairage analytique dans un entretien accordé à SNRTnews.
Selon lui, il est essentiel d’adopter une approche rigoureuse pour aborder cette question. Il précise d’abord que ce que l’on désigne aujourd’hui sous le terme de "Hak Lmelh" ne correspond pas à une tradition marocaine codifiée, ni à une norme clairement établie dans les sources classiques du droit coutumier.
Les travaux en anthropologie marocaine ne font pas état d’un "droit du sel" en tant que règle sociale structurée, dotée de mécanismes précis ou d’une reconnaissance institutionnelle. Autrement dit, il ne s’agit pas d’un héritage formalisé ou juridiquement reconnu dans les pratiques traditionnelles.
En revanche, Mohammed Houbib insiste sur l’existence d’une dimension symbolique ancienne liée au sel dans la culture marocaine. Le fait de partager le pain et le sel renvoie historiquement à des valeurs fondamentales telles que la loyauté, la fidélité, la reconnaissance et la mémoire des liens humains.
Cette symbolique s’inscrit dans un imaginaire collectif fort, où le sel représente un élément de lien et d’engagement moral entre les individus. Toutefois, cette dimension reste strictement symbolique et morale, sans se traduire en un cadre juridique ou en un droit exigible.
Le chercheur souligne ensuite un phénomène contemporain important : la réinterprétation moderne de cette symbolique. Selon lui, le terme "Hak Lmelh" est aujourd’hui de plus en plus utilisé dans les discours médiatiques et sur les réseaux sociaux, notamment dans des contextes liés au couple, au mariage ou au divorce.
Cette utilisation tend à lui conférer une portée quasi normative, voire parfois une dimension financière ou revendicative. Ce glissement sémantique traduit une transformation du sens initial du concept, qui passe d’une valeur implicite à une notion explicitement mobilisée dans les débats sociaux.
Ce processus s’inscrit dans une dynamique plus large de construction sociale du sens. Le chercheur explique qu’il existe un passage progressif d’une valeur culturelle implicite vers une revendication explicite. Autrement dit, un élément autrefois intégré de manière tacite dans les relations sociales est désormais formulé comme un droit à part entière, ce qui peut générer une certaine confusion dans l’opinion publique. Cette confusion concerne notamment la distinction entre tradition, interprétation religieuse et constructions sociales contemporaines, souvent entremêlées dans les discours actuels.
M. Houbib conclut que le éHak Lmelhé ne peut être considéré comme une tradition marocaine authentiquement structurée. Il s’agit plutôt, selon ses termes, d’une relecture contemporaine reposant sur un imaginaire culturel ancien, réinvesti et redéfini dans des contextes modernes. Cette évolution reflète la manière dont les sociétés transforment leurs symboles au fil du temps, en leur attribuant de nouvelles significations en fonction des enjeux actuels.
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