Economie
Les exportations marocaines bénéficieront-elles de la suppression des droits de douane par la Chine ?
20/02/2026 - 12:04
Khawla Znaizini
Les relations commerciales entre le Maroc et la Chine entrent dans une nouvelle phase avec l'annonce par Pékin de la suppression des droits de douane sur les importations de 53 pays africains, dont le Royaume du Maroc, à partir du mois de mai prochain.
Une décision qui comporte des dimensions économiques et géopolitiques allant au-delà du caractère technique, et qui offre à Rabat une opportunité de renforcer sa présence au sein de la deuxième plus grande économie du monde, dans un contexte international marqué par l'intensification de la concurrence entre les grandes puissances et la reconfiguration des chaînes d'approvisionnement mondiales.
Cette mesure intervient après que la Chine avait appliqué une politique d'exonération douanière à seulement 33 pays africains, avant d'annoncer son extension à tous ses partenaires diplomatiques sur le continent, dans le cadre d'une orientation visant à renforcer sa position en tant que principal partenaire commercial de l'Afrique et principal soutien des projets d'infrastructures via l'initiative la Ceinture et la Route.
Stratégie de diversification des partenaires
Dans ce contexte, l'expert en relations maroco-chinoises Nasser Bouchiba a estimé que le Maroc se trouve en tête des bénéficiaires de cette décision, dans le cadre de la politique du Royaume visant à diversifier ses partenaires économiques et à réaliser des partenariats mutuellement bénéfiques.
Bouchiba a expliqué, dans une déclaration à SNRTnews, que les relations bilatérales ont connu un tournant décisif après la visite royale en Chine en 2016, qui a constitué une étape clé dans le parcours de la coopération entre les deux pays. Avant cette visite, les exportations marocaines vers la Chine ne dépassaient pas 300 millions de dollars.
L’expert a souligné que les relations ne se limitent pas au domaine commercial, mais couvrent également des dimensions politiques, culturelles et éducatives notamment avec plus 10.000 étudiants marocains en Chine, ce qui reflète la profondeur des liens bilatéraux.
Il a également noté que le partenariat stratégique signé entre les deux pays inclut de multiples domaines, notamment la fabrication de voitures électriques et de batteries, des secteurs susceptibles de connaître une croissance rapide dans les années à venir.
"Le marché chinois, dont la population dépasse 1,4 milliard d'habitants, représente une grande opportunité pour les exportations marocaines, alors que de nombreux pays occidentaux cherchent à renforcer leur accès à ce marché gigantesque", précise le spécialiste.
Des matières premières aux produits transformés
Le même expert affirme que la décision chinoise offre au Maroc une véritable opportunité de diversifier ses exportations, étant donné qu'il dispose d'une base exportatrice plus diversifiée par rapport à plusieurs pays africains, que ce soit dans les produits agricoles, marins ou les dérivés du phosphate.
Cependant, il a souligné la nécessité de passer de l'exportation de matières premières à celle de produits transformés: dans le domaine agricole, par exemple, il est préférable d'exporter le jus plutôt que les fruits bruts.
De même, le secteur du textile et de l'habillement pourrait trouver sa place sur le marché chinois, surtout avec l'orientation de Pékin vers la relocalisation d'une partie de ses industries dans d'autres pays.
Cette décision reflète le désir de Pékin d'assurer des sources d'approvisionnement stables et à faible coût en matières premières et produits agricoles, dans un contexte de perturbations des chaînes d'approvisionnement mondiales et de montée des tendances protectionnistes.
Elle offre également aux produits africains une plus grande compétitivité sur le marché chinois et ouvre la voie à des relations commerciales plus équilibrées, après que la balance ait souvent penché en faveur des exportations chinoises vers le continent.
En revanche, Bouchiba a souligné que la Chine impose des normes strictes sur ses marchés, qui peuvent parfois être plus rigoureuses que celles de l'Union européenne, notamment en ce qui concerne la sécurité sanitaire et la qualité de la production, ce qui oblige les exportateurs marocains à s'adapter à ces conditions.
Entre opportunités et défis
Pour sa part, l'expert économique et professeur à l'Université Hassan II de Casablanca, Badr Zaher Lazrak, a affirmé que le renforcement de la présence du Maroc sur le marché chinois dépend de la bonne exploitation des nouvelles facilités douanières, étant donné la position géographique du royaume et ses accords avec l'Union européenne et les États-Unis, ce qui lui confère une situation unique comme plateforme d'intersection entre de grands espaces commerciaux.
Lazrak a expliqué, dans une déclaration à SNRTnews, que la décision chinoise ouvre une véritable fenêtre pour les exportations marocaines, mais que transformer cette opportunité en gain durable reste conditionné par l'amélioration de la qualité des produits, la maîtrise des chaînes d'exportation et la mise en place d'une stratégie marketing claire sur un marché marqué par une forte concurrence d'autres pays africains concernés par les mêmes exemptions.
Le professeur universitaire a prévu une augmentation nette du volume des échanges commerciaux entre les deux pays au cours des prochaines années, mais il a souligné que cela n’est pas le résultat d’un mécanisme automatique ou spontané, mais le fruit de l’interaction de facteurs politiques, économiques et stratégiques. Parmi eux, l'aspect géo-économique mondial, la Chine, en tant que l'une des plus grandes puissances économiques, restructure et réduit ses chaînes d'approvisionnement pour renforcer l'efficacité et la flexibilité face aux tensions commerciales, notamment avec les États-Unis.
Dans ce contexte, Pékin recherche des partenaires fiables proches des grands marchés, notamment européens.
Dans ce cadre, le Maroc, avec sa position sur la Méditerranée, devient un partenaire attractif pour réorienter les marchandises vers les espaces régionaux, surtout à la lumière des investissements directs chinois dans les secteurs des infrastructures, des énergies renouvelables, de la fabrication de véhicules électriques et de leurs composants, ce qui contribue à renforcer les liens et à diversifier les activités d'exportation conduisant à des exportations à plus forte valeur ajoutée.
Et l'expert économique souligne que, malgré cette dynamique, le déficit commercial en faveur de la Chine reste un défi, en plus de la concurrence d'autres pays africains, et de la nécessité de développer l'infrastructure industrielle nationale pour répondre aux normes de compétitivité du marché chinois.
Le poids des échanges marocains reste également orienté vers l'Union européenne, avec un pourcentage oscillant entre 60 et 70%, tandis que le Royaume n'a pas été fortement affecté par les récents droits de douane américains, qui sont restés à des niveaux ne dépassant pas 10%, selon l’expert.
L'expert souligne que le Royaume a jusqu'à présent réussi à maintenir un équilibre délicat entre son partenariat avec la Chine et ses relations avec les États-Unis et l'Union européenne, insistant sur le fait que toute ouverture plus grande au marché chinois doit se faire dans le cadre d'une stratégie qui garantit la diversification des partenariats sans compromettre les engagements internationaux.
Des dimensions géo-économiques plus larges
Lazrak a estimé que la décision de Pékin ne peut être dissociée d'un contexte international marqué par l'intensification de la concurrence entre la Chine et les États-Unis, ainsi que par des tentatives de reconfigurer les réseaux d'influence commerciale et les chaînes d'approvisionnement.
La Chine cherche à renforcer sa présence en Afrique, non seulement en tant que financeur d'infrastructures, mais aussi en tant que partenaire commercial ouvrant son marché aux produits africains, en réponse aux initiatives européennes et américaines visant elles aussi à étendre leur influence sur le continent.
Ainsi, l'Afrique se transforme en un espace concurrentiel ouvert entre les grandes puissances, ce qui offre à ses pays une marge de manœuvre plus large, à condition d'utiliser cette concurrence au service du développement et pour renforcer la souveraineté économique.
Lazrak a conclu en soulignant que ce que nous observons aujourd'hui ne représente pas un transfert unilatéral d'influence en Afrique, mais le passage du continent à une position dans le champ concurrentiel ouvert entre les grandes puissances.
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