Politique
Les partis politiques marocains misent de plus en plus sur le digital
03/02/2021 - 12:05
Imane Benichou
Jusqu’à une période récente, la communication proposée par les partis politiques marocains était incontestablement sous une forme verticale et à sens unique. Avec la montée des technologies du Web 2.0 et des réseaux sociaux les acteurs politiques se sont intéressés au digital. Un intérêt devenu de plus en plus tangible en ces temps de crise de coronavirus (Covid-19).
Visage de père tranquille, rasé de frais, chemise rayée à col italien et manches retroussées… la vidéo, au format vertical de l’homme politique marocain ouvrant une attache de sa chemise et invitant les jeunes à s’inscrire aux listes électorales, circule depuis quelque temps sur le réseau social Facebook. Aujourd’hui, ce constat s’impose à la scène politique : le digital !
Au Maroc, le nombre des utilisateurs des réseaux sociaux a atteint 22,5 millions, soit un taux de pénétration de 49%, selon la dernière étude comparative de «Global Web Index». À l’instar du Parti de la justice et du développement (PJD) qui se targue d’être le premier à se lancer dans la communication digitale, le parti du Rassemblement national des indépendants (RNI), le Parti de l’Istiqlal (PI), le Parti de l’Union socialiste des forces populaires (USFP), et d’autres usent aujourd’hui des outils numériques pour relayer leurs messages et mobiliser l’opinion publique.
"La communication numérique est devenue une nécessité avec l'émergence en premier temps des sites Web et des réseaux sociaux plus tard. Le Parti de la justice et du développement était l’un des tout premiers partis politiques à créer un site Web institutionnel qui transmet toutes les informations du parti au niveau national et territorial en 2002. Le parti a également été le premier à être présent sur les réseaux sociaux en mai 2011 en créant une page officielle sur Facebook qui dépasse aujourd'hui 1 million et cent mille abonnés, un compte Twitter dépassant cent mille abonnés, et une autre page Instagram créé il y a environ un an et demi", détaille à SNRT News, Nizar Khairoun, Chef du département des réseaux sociaux du PJD.
Le PJD a créé plus tard une section spécialisée en réseaux sociaux, dont "la première et dernière tâche consiste à superviser les comptes officiels du parti et à travailler sur leur mise à jour continue", souligne Khairoun. Ladite section s’occupe également des propositions de programmes pour ces plateformes, du suivi et de l’interaction avec les commentaires "selon un plan de communication numérique mis à jour chaque fois que nécessaire".
Pour le Parti de l’Indépendance (PI), une nouvelle stratégie de communication numérique a été lancée après son 17e congrès, "convaincu par le rôle central que les technologies de l'information et de la communication ont fini par jouer et à l'énorme potentiel qu'elles offrent pour une communication immédiate avec l'opinion publique", nous explique Abdeljabbar Rachidi, membre du comité exécutif du PI.
Cette stratégie repose, selon le chargé de communication du parti, sur le développement de la numérisation de la communication politique et le renforcement de la communication sociale. "Nous disposons de comptes Facebook, Instagram, Twitter, YouTube, avec des taux de suivi très importants, pour communiquer les messages, les positions et les perceptions du parti sur les différentes questions et problèmes soulevés par notre pays. En moyenne, nous travaillons quotidiennement sur la production de dix contenus numériques, en plus des dizaines de contenus publiés quotidiennement par les organisations du parti, ses structures, ses associations et ses associations professionnelles aux niveaux national et local".
Réseaux sociaux, des arènes principales du débat public
Avec la montée des technologies du Web 2.0 et des réseaux sociaux à la fin des années 2000, des questions se sont élevées sur leur potentiel à reconfigurer les campagnes électorales, à revitaliser le processus démocratique et à lancer un débat public.
"Oui, les médias sociaux offrent des espaces publics virtuels pour le débat public, et ces espaces sont devenus une véritable alternative aux espaces publics traditionnels", note Rachidi. En revanche, l’istiqlalien souligne que ce débat doit être encadré par un esprit d'engagement, de responsabilité et de respect de la divergence des opinions. Il ajoute qu’aujourd’hui, il y a une crainte mondiale que les médias sociaux menacent la démocratie représentative, avec "la montée de la marée populiste et de son exploitation des médias sociaux pour persuader et transmettre des messages négatifs incluant parfois des discours de haine, de la discrimination raciale et de la supériorité raciale en plus de la propagation de rumeurs et mensonges ou de fausses nouvelles".
Pour sa part, le Chef du département pjdiste souligne que les réseaux sociaux constituent un moyen pour leurs utilisateurs d'exprimer leurs opinions sans contraintes ni restrictions. "Les sociétés virtuelles sont des espaces libres par nature qui ne sont pas fondés sur la contrainte ou l’obligation, mais reposent dans leur intégralité sur le choix, en plus d'être des espaces ouverts à la rébellion contre la timidité et l'introversion. La personne y a trouvé ce qu'elle n'a pas trouvé dans d'autres espaces. Cela l'a amenée à participer à des discussions sur différents sujets, à y apporter ses changements, à les partager avec ses amis, et à créer une sorte de mobilisation, ce qui peut transformer une question en une position d’ensemble qui peut parfois affecter certaines décisions prises", explique-t-il.
Covid-19 et empreinte numérique des partis politiques
Selon le baromètre de l’Observatoire des opinions publiques numériques, qui compare l’empreinte numérique des principaux acteurs publics au Maroc avant et pendant la crise Covid-19, la communication politique sur internet a connu une forte progression pendant la crise. Les partis politiques ne sont pas restés absents avec une progression de près de 400%.
Le Parti de l’Istiqlal a enregistré la plus forte progression pendant la crise de l’ensemble des partis politiques, précise-t-on dans le baromètre. Une évolution de 115,95% calculée sur 6 mois, décembre 2019, janvier et février 2020 d’une part et mars, avril et mai 2020 d’autres parts. Ses publications ont touché 65M de personnes ayant accès à Internet.
"Notre implication dans l'ère numérique découle de notre croyance en l'importance de la communication à travers les nouvelles technologies d’information et de communication, et n'était pas liée à la pandémie du Coronavirus", précise Rachidi. "Toutefois, l’épidémie nous a poussé à passer à la vitesse maximale et à l'investissement optimal des moyens de communication numérique, et nous continuerons dans cette direction à l'avenir, alors que nous travaillons à renforcer la communication via les réseaux sociaux, non seulement pendant la période électorale, voire après".
Avec une empreinte numérique déjà forte avant la crise, le PJD aura réussi à presque doubler sa présence sur internet, "particulièrement en se faisant l’écho de la communication gouvernementale", précise le baromètre qui expose un chiffre de 424M de personnes touchées par le parti de la lampe
Un outil de sensibilisation
"Depuis le début de la pandémie dans notre pays, l'adoption de l'état d'urgence sanitaire et puis le confinement, le PJD a organisé plusieurs réunions de communication pour sensibiliser et inciter à la prise de conscience des dangers de la pandémie et de la nécessité de respecter les mesures de précaution prévues par les autorités publiques", signale Khairoun.
Et d'affirmer que "les réseaux sociaux ont connu à l’époque [depuis le début de la pandémie, ndlr] une propagation intense de rumeurs et fausses nouvelles, le citoyen a alors été contraint de rechercher des sources fiables pour recueillir des informations. Les plateformes officielles des organes et institutions, notamment les partis politiques ont connu une popularité remarquable, et un suivi en temps réel de tous types d'activités tout au long de cette période".
En outre, contrairement au PJD, le RNI, dont les publications ont touché 115M de personnes, aura perdu de la présence digitale pendant la crise Covid-19 (-24,84%), "même si une partie de ses membres au gouvernement font de fortes progressions", affiche le baromètre.
Il reste encore du chemin à faire
"Le rôle des partis politiques pendant la pandémie était relativement limité, et c’est tant mieux, car il ne fallait pas politiser cette pandémie. Les principaux interlocuteurs étaient le ministère de la Santé et celui de l’Intérieur. Certains partis ont donc exhorté leurs militants à respecter les mesures sanitaires nouvellement mises en place. Il a fallu plusieurs semaines voire quelques mois pour que ces partis, à l’instar d’intellectuels et de commentateurs, commencent à réfléchir sur le monde après la Covid-19 et les propositions de réforme du secteur de la santé", commente Zakaria Garti, membre du Mouvement politique et citoyen Maan.
Interrogé sur la communication politique digitale à sens unique, Garti fait savoir que "les partis politiques commencent à comprendre que la communication, n’est pas uniquement verticale, et accordent de plus en plus d’importance à l’interaction avec leurs followers, qu’ils soient membres ou sympathisants. Certains le font mieux que d’autres, mais les choses évoluent sur ce volet".
"Je pense que le digital nécessite de l’agilité et de la rapidité, alors que les structures partisanes sont plus lourdes et bureaucratiques. Le modèle de communication des partis politiques ne correspond pas à ce qu’est la communication digitale", révèle-t-il.
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