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L'OMC face à la "nouvelle réalité" du commerce mondial
30/03/2026 - 16:58
AFP
L'échec de l'OMC à conclure des accords sur trois grands dossiers lors de sa conférence ministérielle à Yaoundé démontre, selon les experts, son incapacité à s'adapter à un commerce mondial fragmenté et compromet le retour du multilatéralisme.
La 14e conférence ministérielle de l'Organisation mondiale du commerce n'a débouché sur aucun accord sur la réforme de l'organisation ni sur l'agriculture. De plus, le moratoire sur les droits de douane sur les échanges numériques dématérialisés a expiré, faute d'accord.
La réunion a pris fin "dans le chaos et la confusion, avec une prise de décision reportée à Genève sine die", a résumé la coalition d'ONG "Our World Is Not for Sale", venue à Yaoundé.
Même des délégués de pays peu impliqués dans les discussions avouaient leur incompréhension face à la multiplication des reports de réunions dimanche.
Grippée par la règle du consensus et presque privée de son bras judiciaire, l'Organisation mondiale du commerce est fragilisée, paralysée en partie par des blocages entre grandes puissances et des règles contestées face aux nouvelles réalités du commerce mondial.
"L'instrument du consensus est dévoyé. Facteur de paralysie depuis plusieurs décennies, il risque maintenant d'étouffer l'organisation à un moment où celle-ci doit plus que tout montrer sa nécessité face à des assauts de tout type, unilatéraux et bilatéraux", a indiqué à l'AFP Laurence Boisson de Chazournes, spécialiste de droit international économique.
"Dramatisation"
La directrice générale de l'OMC, Ngozi Okonjo-Iweala, voulait faire de la ministérielle une "étape charnière".
Sébastien Jean, professeur au Cnam et directeur associé à l'Ifri, y voit "une dramatisation, classique avant ce type de négociation". En outre, l'OMC n'a pas parlé d'échec.
Selon Hamid Mamdouh, ancien haut fonctionnaire de l'organisation, l'OMC se trouve en fait "à un point où une absence de résultat vaut mieux qu'un mauvais résultat - à savoir un résultat creux - qui masquerait la dure réalité du système multilatéral".
"Le système doit s'aligner sur la nouvelle réalité : les 166 membres de l'OMC ne veulent plus la même chose", a-t-il assuré à l'AFP.
Les fonctions de routine de l'OMC - notifications des subventions, mise en oeuvre des accords techniques... - continuent toutefois de fonctionner. Et plus de 70% du commerce mondial continue de s'effectuer sur la base des règles de l'OMC.
Mais la conférence de Yaoundé n'a pas échappé aux tensions.
Elles ont d'abord surgi entre l'Inde, porte-voix de nombreux pays en développement, et les États-Unis, sur la réforme et l'e-commerce électronique. New Delhi et Washington avaient toutefois fini par s'entendre, laissant espérer un dénouement positif dimanche matin.
Mais d'autres tensions se sont intensifiées ensuite, en particulier lorsque le Brésil a lié les négociations sur l'e-commerce à celles sur le dossier agricole pour protester contre l'absence d'accord sur ce volet.
"Nous voyons des membres défendre un moratoire sur l'application de droits de douane sur les transmissions électroniques tout en maintenant des droits droits de douane agricoles à un niveau aussi élevé que possible", a dénoncé le ministre des Affaires étrangères brésilien Mauro Vieira.
Washington "maximaliste"
Délégués et experts ont également dénoncé l'attitude maximaliste de l'administration de Donald Trump, qui malmène le multilatéralisme.
"Les États-Unis sont arrivés avec des lignes rouges bien définies (...) sans apparemment chercher le moindre compromis", a déploré à l'AFP Peter Ungphakorn, ancien chargé de l'information à l'OMC et toujours fin connaisseur de ses arcanes.
L'Inde, régulièrement accusée de bloquer les négociations à l'OMC, est cette fois "restée en retrait pendant que les États-Unis et le Brésil s'affrontaient", a-t-il dit.
Pour de nombreux observateurs, ce qui s'est passé à Yaoundé illustre les blocages politiques entre grandes puissances commerciales.
"La conférence a reflété la situation du commerce international, marquée par une mise sous tension très forte de la part des États-Unis, tandis que la Chine avance ses pions de façon moins visible mais très puissante, et que les autres pays sont sur la défensive pour essayer de préserver leurs intérêts", a indiqué M. Jean à l'AFP.
"Le contraste est frappant avec la Chine, qui a pu éviter de se retrouver au centre des débats à propos de ses excédents commerciaux et de ses subventions industrielles, tout en menant une diplomatie commerciale auprès des pays africains, célébrant dans une conférence parallèle (à Yaoundé) ses investissements sur le continent", a-t-il fait valoir.
Pour M. Mamdouh, "le retour à la normale n'est plus possible à l'OMC".
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