Société
Marocains coincés en Syrie et en Irak: des récits traumatisants dans les camps de la mort
16/07/2021 - 11:49
Lina Ibriz
Après plusieurs auditions et sessions de discussion et d’étude qui se sont étalées sur une période de 60 jours, la mission exploratoire sur la réalité du vécu de nombreux enfants, femmes et citoyens marocains bloqués dans certains foyers de tension comme la Syrie et l’Irak, a rendu public son rapport. Les témoignages des personnes ayant quitté le Maroc pour rejoindre la Syrie ou l’Irak et de leurs familles sont … traumatisants.
La réalité des Marocains ayant rejoint la Syrie ou l’Irak pour combattre au rang de Daech est plus semblable à un film d’horreur qu’autre chose. Les faits rapportés directement pas ces personnes, ou encore par leurs membres de famille sont, pour le moindre, traumatisants et choquants. Violences, abus et tortures de toute sorte, pauvreté, famine et conditions minables de vie, menaces de mort et détention dans des conditions inhumaines, et puis incapacité de rentrer au Maroc…les Marocains ayant rejoint Daech payent très cher leur décision. Néanmoins, le prix est encore plus cher pour leurs enfants et familles.
À travers les récits des familles des personnes ayant rejoint Daech, leur désespérance et impuissance sont criardes. Certains n’ont pas été informés, d’autres l’ont été, mais sans avoir la possibilité de réagir.
Un départ à l'insu de sa famille
C’est avec un cœur brisé que Hajja Menana Dahmani a présenté son témoignage émouvant devant le Comité. Plutôt qu’un témoignage, ce fut un cri au secours d’une mère désespérée. "J’ai deux fils en Syrie et en Irak, l’un d’eux est marié avec trois enfants et le deuxième est aussi marié avec sept enfants. Le premier, qui est le plus petit, m’avait dit qu’il allait travailler en mer à Agadir. Je l’appelais, il me disait toujours qu’il était à Agadir et il me demandait ce que je voulais qu’il me ramène d’Agadir, alors qu’il était en Syrie", raconta-t-elle.
Inconsciente d’où se trouvaient ses fils, elle continuait à leur parler au téléphone. Et puis, le choc était sans pareil. "J’ai continué à leur parler par téléphone, jusqu’à ce qu’un jour, je leur ai demandé : mon fils, ça fait tellement longtemps que vous ne venez plus me rendre visite. Où êtes-vous passés ?. Il m’a répondu en disant qu’ils sont partis en Syrie", reprend Hajja Menana. Et de poursuivre : "Quatre mois plus tard, mes fils m’ont appelé pour me dire qu’ils souhaitaient revenir au Maroc".
La dangereuse décision d’une mère
Oumar Ounjar, quant à lui, a déploré, devant le Comité, le départ de ses deux filles et de son fils âgé de 4 ans. "Mes enfants menaient une vie normale couverte de la tendresse de la famille, jusqu’à ce que je me suis séparé de leur mère qui a profité de sa présence seule avec eux et a pris des décisions dangereuses qui l’ont conduite, elle, les filles et mon fils de 4 ans, vers la mort", a-t-il raconté.
Le rêve vendu sous une couverture religieuse
En revanche, pour Moustapha El Ghiat, l’un des revenants de Daech, le départ était bien calculé et fondé. "Je suis parti en Syrie en 2013 avec mon épouse qui est d’ailleurs présente là avec nous. Plusieurs raisons m’avaient poussé à partir en Syrie, notamment la pauvreté et les besoins financiers. Nous avions beaucoup de nécessité, et les choses qu’ils proposaient étaient attrayantes. Mais il y avait une deuxième raison aussi. En 2013, une conférence a été organisée en Égypte. Presque 1.000 savants religieux et hommes de religion de tous les pays y avaient assisté, et ils ont incité les gens à partir en Syrie et en Irak", a témoigné El Ghiat, qui a purgé une peine de 3 ans de prison dès son retour au Maroc.
Le regret et l’envie du retour
Une fois en Syrie et en Irak, la réalité brutale fit regagner à ces personnes, ayant quitté leur pays avec de fausses conceptions et des attentes irréalistes. Les rêves que vendait l’organisation terroriste, ainsi que la cause qu’elle prétendait défendre n’avaient aucun fondement en réalité. Il est devenu clair pour ces personnes alors que la "guerre sacrée" promue ne faisait en fait partie que d’un agenda visant à déstabiliser la région. Les histoires étant les mêmes, les récits se convergent.
"Nous étions des boucs émissaires" !
À son tour, Mostapha El Ghiat découvrit qu’il était en quête d’un mirage. "J’ai vu que ce qu’ils promouvaient n’existe pas. C’était tout à fait le contraire. J’ai décelé que nous travaillions pour faire avancer les agendas de certains États puissants. Plus concrètement, nous étions des boucs émissaires …j’ai eu peur pour ma vie et celles de mon épouse et mes enfants. Tout comme une partie des personnes qui ont rejoint Daech avec leurs familles et qui sont mortes. C’est pourquoi j’ai décidé de revenir à mon pays"
Dans les camps de réfugiés … ils vivent l’enfer sur terre
Si les personnes ayant rejoint la Syrie et l’Irak sont arrivées aux mêmes conclusions, ils n’ont tout de même pas tous eu la chance de pouvoir trouver leur chemin vers le Maroc. Plusieurs vivent toujours là-bas dans des conditions infernales. Détenus dans des prisons ou oubliés dans des camps de réfugiés. Ils subissent des souffrances inimaginables dans des conditions inhumaines.
"Sur le chemin vers les frontières, mon fils a reçu un coup de fusil, et a été blessé à la tête et au dos. Il a un trou dans le dos…ils n’ont trouvé aucun moyen ni chemin pour rentrer", raconte encore Hajja Menana Dehmani. Aujourd’hui, ses fils et leurs familles souffrent à tel point qu’ils "souhaitent la mort", poursuit-elle. "J’ai de la peine pour mes enfants et petits-enfants… mes belles-filles souffrent psychiquement, elles ne peuvent plus sortir, sinon elles seront tuées. Mes fils sont détenus en prison alors que leurs épouses sont coincées dans les camps de réfugiés. Ils me demandent de trouver un moyen pour les ramener au Maroc".
L’enfance abandonnée
Dans les camps de réfugiés, les enfants issus des familles ayant rejoint Daech subissent toute forme de souffrance. Ayant subi la violence de la guerre, ils font face aujourd’hui à la violence de la faim, de la pauvreté et de la maladie. "Mes petits-enfants mangent de l’herbe… ils sont nus, ils n’ont pas de couvertures et ils n’ont pas de nourriture…dans les camps, les femmes sont abusées, elles travaillent et subissent des violences pour pouvoir nourrir leurs enfants …mon petit-fils s’est fait amputé la jambe, alors qu’un autre âgé de 10 ans a été enlevé, même sa mère ne sait pas où il est", raconte Hajja Menana.
La brutalité de la guerre n’a pas épargné les enfants, aujourd’hui ils sont blessés, handicapés, amputés, voire morts. "Ma fille cadette a été grièvement blessée ayant ainsi une invalidité permanente au niveau de la main droite. Ma fille aînée vit entre plusieurs camps et est exploitée dans les travaux les plus pénibles que même un adulte ne saurait supporter", se plaint Omar Ounjar. "J’ai une faible immunité, j’ai perdu mes dents et je ne vois plus bien…je regarde ma fille périr devant moi petit à petit … nous avons toutes été victimes de nos maris …", décrit une Marocaine en Irak sa souffrance sur un enregistrement écouté par la mission exploratoire.
Femmes et enfants se retrouvent aujourd’hui coincés dans ces camps, payant ainsi très cher le prix des décisions de leurs maris et pères.
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