Art & Culture
Only Rebels Win, l’amour comme acte de résistance
14/02/2026 - 13:29
Jihane Bougrine
Présenté à la Berlinale, Only Rebels Win de Danielle Arbid est un film qui avance à découvert qui ouvre la section Panorama avec grâce. Un mélodrame politique, une romance impossible, une déclaration d’amour à un pays qui se dérobe. À la fois fragile et audacieux, il assume ses contradictions, et c’est peut-être là qu’il touche le plus juste.
L’histoire est simple en apparence : une femme plus âgée tombe amoureuse d’un jeune homme soudanais sans papiers dans un Beyrouth traversé par les tensions sociales et raciales. Mais chez Arbid, l’amour n’est jamais une bulle hors du monde. Il est toujours poreux. Traversé par l’histoire, par le désir, par la honte et par la violence sourde des structures.
Ce qui frappe d’emblée, c’est le geste de mise en scène. Le film devait être tourné au Liban. La guerre en a décidé autrement. La réalisatrice choisit alors le studio, reconstitue Beyrouth, fabrique l’illusion. Ce choix n’est pas un compromis : il devient le cœur du film. Beyrouth apparaît comme un décor mental, une ville rêvée, reconstruite par amour. Le faux devient une manière de dire le vrai. Le cinéma remplace le territoire. Et dans ce geste, il y a quelque chose de profondément politique : aimer un pays au point de le recréer quand il devient inaccessible.
La caméra épouse les corps, frôle les visages. Hiam Abbass est magistrale, d’une intensité contenue. Son regard porte le film, entre désir assumé et conscience aiguë des regards extérieurs. Face à elle, Amine Benrachid impose une présence physique et fragile à la fois. Ensemble, ils construisent une relation qui échappe aux clichés. Leur amour n’est pas idéalisé ; il est exposé, vulnérable, parfois abrupt.
Le film ose aborder frontalement des tabous : l’écart d’âge, la couleur de peau, le statut social, l’hypocrisie d’une société qui tolère en façade mais condamne en silence. Il y a des scènes d’une grande tension, où le moindre geste devient politique. Danielle Arbid ne cherche pas le spectaculaire dans le récit, mais elle l’atteint par la frontalité des émotions.
Pourtant, Only Rebels Win n’est pas un film lisse. Sa narration connaît des ruptures, certaines transitions semblent précipitées, et l’équilibre entre mélodrame intime et commentaire social vacille parfois. Mais ces fragilités font aussi partie de son ADN. La cinéaste a toujours filmé dans la faille. Depuis Dans les champs de bataille jusqu’à Beirut Hotel ou Peur de rien, son cinéma explore les zones d’inconfort : désir féminin, exil, identité fragmentée. Elle filme des femmes qui cherchent à exister dans des contextes qui les contraignent. Ici encore, elle poursuit cette trajectoire.
Ce qui relie Only Rebels Win à son œuvre, c’est cette manière de mêler autobiographie diffuse et regard politique, de faire du corps un territoire de lutte. L’illusion du décor rejoint l’illusion nationale : que reste-t-il d’un pays quand il devient impraticable ? Que reste-t-il d’un amour quand il doit se cacher ?
Danielle Arbid ne propose pas de réponse. Elle filme le tremblement. Et dans ce tremblement, il y a une vérité. Only Rebels Win est un film courageux. Pas parfait. Mais habité. Un film qui prouve que le cinéma peut encore reconstruire des villes, défier les frontières et transformer une histoire d’amour en geste de résistance.
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