Economie
Produits alimentaires: Comment réduire la marge bénéficiaire des intermédiaires sur le marché?
24/02/2025 - 10:06
Youness Oubaali | Mohammed Fizazi
Le président du Conseil de la Concurrence, Ahmed Rahou, a souligné l'importance des intermédiaires et des spéculateurs dans le marché des denrées alimentaires, tout en insistant sur la nécessité d'un équilibre dans leurs marges bénéficiaires, qui peuvent atteindre 50 % du prix final. Face à ce constat, plusieurs recommandations sont proposées pour encadrer leur activité et protéger producteurs comme consommateurs.
Lors de la rencontre médiatique annuelle organisée à Rabat la semaine dernière, Rahou a estimé que les intermédiaires et les spéculateurs sont indispensables sur les marchés des produits alimentaires. Cependant, leurs bénéfices doivent être proportionnels à la valeur ajoutée qu’ils apportent, après avoir souligné que leurs marges de profit peuvent atteindre 50 % du prix du produit acheté par le consommateur.
En marge du Salon International de l'Agriculture de Meknès, le Conseil de la Concurrence a présenté un rapport sur le marché des fruits et légumes. Ce rapport met en évidence la position stratégique des intermédiaires dans la chaîne de valeur, en raison du pouvoir qu'ils exercent à l'achat et de la dépendance des fournisseurs et des clients à leur égard. Cette situation entraîne un déséquilibre dans le pouvoir de négociation.
Ce pouvoir des intermédiaires se manifeste notamment par la rigidité des prix par rapport aux quantités vendues. Ainsi, il a été observé sur le marché de gros des fruits et légumes de Casablanca que le prix des carottes reflète faiblement les volumes commercialisés.
Le rapport indique que les détaillants fixent leurs prix en fonction des tendances observées sur les marchés de gros. Il précise que les prix de détail comprennent deux marges : une marge fixe et une marge variable dépendant du prix sur le marché de gros.
Les auteurs du rapport ont analysé l’évolution des prix depuis le producteur jusqu’au consommateur et ont constaté que les prix payés aux producteurs ne représentent que 30 à 40 % du prix final payé par le consommateur.
Le Conseil de la Concurrence souligne que les intermédiaires s’accaparent la plus grande part du prix final payé par le consommateur pour l’achat de fruits et légumes. Il note également un manque de transparence dû à une asymétrie d’information entre producteurs, intermédiaires et consommateurs, ainsi qu’à un environnement commercial peu prévisible en raison de la situation des marchés de gros des fruits et légumes.
Le président du Conseil de la Concurrence a insisté sur l'importance des intermédiaires sur le marché des fruits, légumes et viandes, car les producteurs ne peuvent pas vendre directement leurs produits sur les marchés. Cela met en évidence le rôle des intermédiaires qui approvisionnent le marché après avoir acquis les produits auprès des producteurs.
Il a ajouté que les spéculateurs jouent un rôle utile pour les producteurs. En achetant les fruits et légumes avant la récolte, ils prennent parfois des risques en payant un prix qui peut ne pas être compensé par le marché en cas de baisse des prix.
Tout en reconnaissant l’importance des intermédiaires et des spéculateurs sur le marché, il a insisté sur la nécessité de maintenir leurs marges bénéficiaires à un niveau raisonnable, afin qu'elles ne deviennent pas excessives au détriment des producteurs et des consommateurs.
Mécanismes de contrôle
A ce propos Bouazza Kharrati, président de Fédération nationale de la protection des consommateurs, observe que le marché national est marqué par la présence d’intermédiaires et que le gouvernement ne le nie pas.
Selon El Kharrati, "les intermédiaires et les spéculateurs existaient avant la libéralisation des prix, lorsqu’ils opéraient en tant qu'agents autorisés à acheter et vendre". Cependant, après la libéralisation du marché, ils ont trouvé l’opportunité de poursuivre leur activité en toute liberté, d'autant plus qu'ils ne paient aucun impôt, a-t-il déclaré à SNRTnews.
Mais comment le gouvernement peut-il intervenir pour encadrer leur activité ? Kharrati répond que leur activité pourrait être régularisée en les transformant en entreprises commerciales soumises à un contrôle et à une fiscalité, ce qui permettrait d’éviter l’anarchie.
Sa proposition rejoint l’appel d’un ancien ministre de l’Agriculture à adopter des lois permettant de suivre toutes les opérations de commercialisation et de distribution. Lors d’une intervention au Parlement, cet ancien ministre avait insisté sur la nécessité de reconnaître les courtiers et spéculateurs comme des commerçants, puisqu’ils pratiquent l’achat et la vente. Cela permettrait de mieux les identifier et d’établir une relation plus transparente avec eux.
Kharrati a également souligné que, après l’intervention de Rahou sur le rôle des intermédiaires, il est temps de modifier la loi relative au Conseil de la Concurrence afin qu’il prenne également en charge la protection des consommateurs, dans le but d’obtenir des résultats bénéfiques pour les consommateurs et les fournisseurs, et non uniquement pour ce qu'il a qualifié de "marchands de crises".
Retour des coopératives et regroupement
De son côté, Abdenbi ZerRari, président de l'Association du Moyen Atlas et du Saïss pour le développement agricole, estime qu’il est nécessaire de rétablir les coopératives agricoles, qui jouaient un rôle clé dans le regroupement des produits. Il a souligné qu’elles collectaient la plupart des produits agricoles et assuraient également la distribution des aliments pour bétail.
Dans une déclaration à SNRTnews, Zerrari a indiqué que l’absence de ces coopératives a renforcé la position des spéculateurs, qui ne font désormais face à aucune concurrence. Il rappelle que ces coopératives existaient à Meknès, Chaouia, Marrakech, Essaouira, Safi, Agadir, Rabat, Béni Mellal, Fès, Oujda et Oued Zem, et qu’elles servaient d’intermédiaires uniques entre les agriculteurs et les consommateurs ou les commerçants.
Il a insisté sur le fait que plusieurs actions pourraient contribuer à réduire les marges bénéficiaires et l’influence des intermédiaires et des spéculateurs. Parmi ces actions figurent la réduction de l’endettement des agriculteurs et un soutien accru de l’État, car, selon lui, ces derniers sont actuellement victimes de catastrophes naturelles, notamment de la sécheresse.
Il a ajouté que, malgré les difficultés qu’il traverse, l’agriculteur continue d’assurer l’approvisionnement des consommateurs en produits de première nécessité. Il est donc crucial de le protéger contre l’intervention excessive des intermédiaires et des spéculateurs.
Des recommandations en attente d’application
Face à la nécessité de trouver des solutions pour protéger les agriculteurs des interventions des courtiers et spéculateurs, et limiter leurs marges bénéficiaires excessives qui font grimper les prix, plusieurs rapports officiels ont émis des recommandations en attente d’application.
Dans ce cadre, un rapport d’une mission parlementaire exploratoire sur les réseaux de distribution et de commercialisation des produits agricoles, publié l’année dernière, recommande de développer les marchés en ligne, de faciliter le contact direct entre agriculteurs et consommateurs, et de créer des plateformes de stockage au sein de groupes et de coopératives pour permettre aux agriculteurs de mieux maîtriser le calendrier de commercialisation de leurs produits et réduire leur dépendance aux intermédiaires.
Le ministère de l’Agriculture, de la Pêche Maritime, du Développement Rural et des Eaux et Forêts a réagi à ce rapport en rappelant que l’un de ses objectifs est de réduire l’influence des intermédiaires sur les prix. Il vise notamment à faire passer le volume de fruits et légumes transitant par les marchés de gros de 3,5 millions de tonnes actuellement à plus de 6 millions de tonnes, tout en renforçant le contrôle sanitaire et la sécurité alimentaire.
Ainsi, le gouvernement a lancé la construction de 12 nouveaux marchés de gros de nouvelle génération, dont la livraison est prévue cette année. Comme l’a indiqué le porte-parole du gouvernement, Mustapha Baitas, ces marchés visent à limiter l’intervention des spéculateurs dans la chaîne de distribution.
En juin dernier, le Conseil du gouvernement a adopté un projet de décret d’application de la loi n° 37.21, qui supprime l’obligation de passer par les marchés de gros. Ce projet vise à fixer les modalités d’octroi, de détermination et de retrait de l’autorisation permettant aux agrégateurs agricoles de vendre directement les fruits et légumes dans le cadre du regroupement agricole, sans obligation de passer par les marchés de gros.
Enfin, le Conseil Économique, Social et Environnemental appelle à une régulation urgente des circuits de commercialisation et à une surveillance stricte des intermédiaires, afin de garantir une plus grande transparence et une meilleure compétitivité du marché.
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