Société
Santé mentale au Maroc: la situation est déprimante
19/11/2024 - 00:11
Khaoula Benhaddou
Au Maroc, près de 48.9% de personnes ont souffert, souffrent ou souffriront à un moment de leur vie de troubles psychologiques. Ce chiffre devient plus effrayant face au manque cruel des psychiatres et du personnel de santé spécialisé dans la prise en charge de ces troubles.
Lors de l’examen en commission à la Chambre des Représentants du budget sectoriel, Amine Tahraoui, le ministre de la Santé et de la Protection sociale a abordé un sujet épineux: les maladies mentales au Maroc.
Durant son intervention, le ministre a souligné que 48,9% des Marocains ont souffert, souffrent ou souffriront à un moment de leur vie de troubles psychologiques.
Dans les détails, le ministre a précisé que ces troubles incluent la dépression (26%), les troubles anxieux (9%), les troubles psychotiques (5,6%) et la schizophrénie (1%).
Un psychiatre pour 100.000 habitant!
Chiffre à l’appui, la carte sanitaire du Maroc prouve que la santé mentale est le parent pauvre du système de santé national. Le Maroc compte 11 hôpitaux psychiatriques, 1508 lits et 319 psychiatres. 74 de ces derniers se trouvent dans la région Rabat Salé Kenitra et 66 dans la région de Casablanca Settat. Les régions de Guelmim Oued Noun et Eddakhla Oued Dahab n’ont que 2 psychiatres chacune.
Le secteur privé vient d'enrichir l’offre avec 260 psychiatres. Ces derniers, connus par leur prix élevé de consultation, pratiquent majoritairement dans les grandes villes.
En détail, la région de Casablanca Settat vient en tête de liste avec 107 psychiatres, suivie de la région Rabat Salé Kenitra avec 61 psychiatres. Les régions Drâa-Tafilalet, Eddakhla-Oued Eddahab, Guelmim-Oued Noun, Laayoune-Sakia El Hamra n’ont aucun psychiatre privé.
Le nombre de lits, qui ne dépassent pas 6,43 lits pour 100.000 habitants, reste également insuffisant par rapport à la moyenne mondiale de 13,3 lits.
Cette situation a de lourdes répercussions sur les personnes souffrant de troubles psychologiques mais surtout sur leur famille; "je cherche un lit depuis plusieurs mois pour mon fils atteint de schizophrénie en vain. Quand j’ai réussi à avoir un rendez-vous chez un psychiatre, il m’a expliqué qu’il n’y pas de place pour l’accueillir et qu’en cas d’urgence, je dois me présenter chez la police et prouver que mon fils représente un danger pour son entourage. C’est uniquement dans ce cas qu’ils peuvent l’accepter pour quelques jours seulement", s’alarme le père d’un jeune âgé de 22 ans.
Un médecin qui souhaite garder l’anonymat a pour sa part déclaré: "j’ai travaillé pendant plusieurs années dans un hôpital psychiatrique et j’ai fini par jeter l’éponge. La situation est alarmante. Plusieurs personnes ont besoin d’une prise en charge urgente mais faute de place, on leur donnait des médicaments et on les laissait à leur sort".
Manque d’attractivité et d’outils de travail
Lors de son passage au Parlement, l’ancien ministre de la Santé et de la Protection Sociale Khaled Ait Taleb a expliqué que plusieurs raisons empêchent les médecins à opter pour la psychiatrie comme spécialité; "la psychiatrie n’attire plus les étudiants en médecine au Maroc, en raison des salaires peu compétitifs et beaucoup de contraintes. Les étudiants sont découragés d’exercer un métier pareil au Maroc, faute d'incitations".
Conscient de cela, le ministère de la Santé et de la Protection Sociale a lancé en 2022 l'élaboration d'un plan national stratégique multisectoriel pour la santé mentale qui s’étale sur la période 2024-3030, ainsi que la réalisation d’une étude d’évaluation du système de santé mentale avec le soutien de l’Organisation Mondiale de la Santé.
Recommandations du CESE
En 2022, le Conseil Economique, Social et Environnemental (CESE) a réalisé une enquête nationale qui pointe du doigt le manque cruel des spécialistes de la santé mentale au Maroc. Un manque qui a des répercussions lourdes sur les familles, la société et l’économie nationale.
Pour faire face à cela, le CESE a élaboré plusieurs recommandations pour remédier aux nombreux dysfonctionnements constatés.
Ainsi, le CESE a recommandé de l’améliorer l’accessibilité aux soins psychiques et psychiatriques et le développement des traitements tout en prenant en compte les besoins spécifiques des patients, leur condition socio-économique, leur environnement et leurs vulnérabilités.
En matière légale, le Conseil a recommandé de revoir le projet de loi 71-13 relatif à la lutte contre les troubles mentaux et à la protection des droits des personnes atteintes de ces troubles
Le CESE a également appelé à l’élaboration des politiques et programmes publics visant la sensibilisation à la santé mentale et à la réalisation des études dans la même lignée.
Pour terminer, le conseil a appelé au développement de la profession de psychologue et à la définition de son statut juridique et fiscal.
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