Société
True Crime: quand la télévision et YouTube plongent le public dans le frisson du réel
19/10/2025 - 14:10
Khaoula Benhaddou
Le true crime, ce genre narratif qui s’inspire de faits criminels réels, séduit un public de plus en plus large. Longtemps dominé par les grandes productions occidentales, il connaît aujourd’hui un essor remarquable au Maroc, à la croisée du reportage, de la psychologie et du storytelling. Des plateaux télévisés aux chaînes YouTube, le crime réel s’impose comme un miroir fascinant des sociétés contemporaines.
Depuis des années, les chaînes de télévision ont compris la force d’attraction du true crime. En France, des émissions comme "Crimes", "Appels d’urgence" ou "Faites entrer l’accusé" ont marqué plusieurs générations de téléspectateurs.
Au Maroc, le public montre lui aussi un goût prononcé pour les récits inspirés de faits réels, souvent empreints de drame et de mystère. Des programmes comme "Wakaïa", "Moudawala" ou encore certaines chroniques judiciaires plongent les téléspectateurs dans les coulisses d’affaires criminelles bien réelles.
Leur succès repose sur un subtil mélange de suspense, d’émotion et de scénographie. Ces émissions sensibilisent aux dangers de la violence, de la criminalité ou des injustices sociales, tout en rendant hommage aux victimes. Pour beaucoup, elles représentent une forme de justice symbolique, redonnant voix à ceux que l’actualité a trop vite oubliés.
Pourquoi un tel engouement?
Pour les spécialistes, le succès du true crime s’explique par plusieurs facteurs: la curiosité naturelle du public, la soif de comprendre les dérives humaines, mais aussi la recherche d’émotions fortes dans un cadre sécurisé.
"Quand le crime devient une matière dramatique et psychologique, cela a beaucoup d’effets sur le spectateur", explique Miriam Raïssi, journaliste, psychologue clinicienne, doctorante en psychologie criminelle et présentatrice de l’émission "L’Affaire" sur 2M.
Et de poursuivre: "La personne est naturellement curieuse. Elle veut comprendre ce qui s’est passé le jour du crime, connaître la vie de la victime et du criminel... En suivant ces émissions, elle vit l’expérience du crime sans l’avoir vécue personnellement. Mieux encore, le traitement médiatique - le son, la mise en scène, le récit - réveille des émotions enfouies chez le spectateur: peur, colère, pitié, soulagement… Cela provoque une libération émotionnelle, une montée d’adrénaline vécue à distance, derrière un écran".
Selon elle, cette catharsis permet au public d’affronter ses peurs tout en retrouvant un sentiment de justice lorsque le criminel est arrêté.
Et d’ajouter: "Certaines personnes regardent ces émissions pour s’endormir, ce qui peut être très dangereux. Imaginez la gravité de la situation: avant de dormir, on nourrit le cerveau d’images de crimes, d’assassinats ou de viols. Le cerveau ne sait pas comment les traiter: doit-il s’endormir ou enregistrer ces scènes? Ces personnes peuvent développer une forme d’addiction qui menace leur relation à autrui. Le cerveau enregistre ces images, émotions et sentiments, et un jour, sous l’effet d’un traumatisme ou d’une consommation de drogue, cela peut provoquer un comportement choquant".
Une émission entre rigueur et éthique
Miriam Raïssi insiste sur l’importance d’un traitement professionnel et documenté; "Dans notre émission L’Affaire, nous puisons nos informations dans les tribunaux, la Direction de la Sûreté Nationale et les sources officielles. Ce sont de vraies affaires. Dans L’Affaire, nous ne donnons pas de préjugés, nous n’exprimons pas nos émotions, nous livrons des informations utiles et vérifiées".
Elle ajoute "Pour ce genre de concept, il est préférable que le journaliste ou le présentateur soit formé. Personnellement, j’ai fait des études en psychologie criminelle en France et je suis en deuxième année de doctorat au sein d’un laboratoire spécialisé dans le crime et la délinquance. Durant mon expérience professionnelle, j’ai rencontré de nombreux criminels, mineurs, terroristes, délinquants ou violeurs. C’est ce vécu qui m’a poussée à choisir cette voie. Les études sont essentielles pour pouvoir traiter ce type de contenu".
Pour elle, le true crime doit être abordé avec responsabilité, surtout avec vérification des sources, absence de jugements de valeur et, surtout, respect des victimes et de leurs familles.
Les influenceurs, nouveaux conteurs du crime
Sur YouTube, le true crime prend une dimension plus personnelle. Des créateurs francophones comme Victoria Charlton, Mickaël Dorian ou encore L’Affaire Séduisante ont su capter des millions d’abonnés grâce à une narration maîtrisée et empathique.
Au Maroc, le phénomène gagne du terrain. Des chaînes YouTube présentant des affaires d’assassinat, de viol ou de torture réussissent à fidéliser un large public. Contrairement à la télévision, YouTube permet un ton plus intime: les créateurs s’adressent directement à leur audience, partagent leurs réactions et favorisent une proximité émotionnelle.
Mais Miriam Raïssi met en garde; "Pour attirer davantage de public, certains créateurs inventent des faits pour susciter de l’empathie. C’est dangereux. Certains contenus sont consommés comme une forme d’addiction, jusqu’à devenir le dernier “spectacle” avant de dormir. Cela peut perturber notre rapport à la violence et à autrui".
Certaines chaînes, en revanche, ont permis de relancer des dossiers classés ou de révéler de nouvelles vérités, comme dans l’affaire du jeune Thami Bennani, tué par ses amis - un drame largement traité par la jeune YouTubeuse Safaa, qui a suscité un immense débat en ligne.
Une leçon sur l’humain
Qu’il soit diffusé sur un grand écran ou visionné sur smartphone, le true crime fascine parce qu’il touche à l’essence même de l’humain: la peur, la justice, le besoin de comprendre le mal.
Et si le genre captive autant, c’est parce que ses conteurs - journalistes, réalisateurs ou influenceurs - ont su trouver le juste équilibre entre récit haletant et respect du réel. Raconté avec rigueur, le crime cesse d’être un simple spectacle: il devient une leçon sur la condition humaine.
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