Sport
Abderrahim Bourkia: "Il y a de tout au sein d’un groupe Ultras. Ni ange, ni démon..."
09/01/2023 - 17:48
Mohamed Berrada
Dimanche 8 janvier, le Wydad Athlétic Club se déplaçait à Tétouan dans le cadre de la 10e journée du championnat. Une rencontre qui a malheureusement été entachée par des actes de violence, en dehors du stade et dans les gradins, et qui a remis au devant de la scène le débat sur la nécessité d'encadrer les déplacements des supporteurs de football entre les villes.
Les équipes de football marocaines évoluant dans différentes divisons sont, dans la grande majorité du temps, soutenues par des dizaines de milliers de supporteurs passionnées par les couleurs et prêts à tous les sacrifies pour le bien de leurs joueurs, allant même jusqu'à se déplacer avec eux sur des milliers de kilomètres, au Maroc et à l'international. Malheureusement, cette passion peut conduire parfois à des dépassements entre groupes de supporteurs, qui recourent à la violence lors de leur rencontre dans les rues dans la ville hôte.
C'était le cas ce dimanche 8 janvier, lorsque le Wydad Athlétic Club se déplaçait à Tétouan pour y retrouver le Moghreb local. Après deux défaites consécutives, les Wydadis ont accompagné en plusieurs milliers leur équipe pour espérer retrouver le chemin de la victoire. Si l'objectif sportif a été atteint pour les Rouges et Blancs, la rencontre a été entachée par des actes de violence, en dehors du stade et dans les gradins. Pourtant, les deux "camps" sont réputés pour leur esprit sportif et les liens de proximité qu'ils entretiennent au fil des années. Le Wydad est quant à lui tout le temps suivi par ses fans, sans que cela ne génère toujours des incidents pareils.
Pour mieux comprendre les raisons derrière ces débordements, et voir comment éviter leur reproduction dans le futur, nous avons contacté le sociologue Abderrahim Bourkią, auteur du livre "Ultras dans la ville "(éd. La Croisée des Chemins, Casablanca, 2022, 329 p.). Il est également consultant en déviance et contexte sociaux, enseignant à l'Institut des sciences du sport de Settat et chercheur associé à Mesopolhis de Sciences Po d'Aix-Marseille.

- SNRTNews: Que pensez-vous des évènements d’hier à Tétouan? S’agissait-il des affrontements entre Ultras ou bien entre individus indépendamment du mouvement?
Ce sont des actes de violence qui prennent en otage le football et son spectacle alors que les supporters marocains cherchent davantage à véhiculer une image plus "rayonnante" de ce qu’être supporteur voudrait dire. Nous avons vu les tifos et les chorégraphies qui ont "meublés" les stades à Casablanca, Fès, Agadir ou Rabat pour ne citer que ces villes.
Ce sont des membres ultras. Il y a tout au sein d’un groupe ultras. Ni ange ni démon, j’aime bien dire. C’est toujours entre les deux. Le même membre acteur qui confectionne les tifos que l’on admire pourrait se reconvertir en agresseur si les conditions obligent ou les situations imposent. Cependant, il y a l’allégorie de Mr Hyde et Dr Jekyll, qu’incarnent parfaitement le supporteur qui est capable de faire des belles œuvres et des créations visuelles, participer à des tifos, scander à tue-tête des chants et des slogans "non-stop" durant les 90 minutes, et puis, être acteur d’actes d’agression et de vandalisme. Encore, nous sommes devant des groupes qui ne sont pas homogènes. Il y a des activités des ultras qui font l’apologie de la violence, la virilité et la force selon les codes et les lois universelles. Le vol des bâches, des drapeaux, des emblèmes et des écharpes des groupes antagonistes sont comme des trophées de guerre. Je n’ai pas tous les détails de ce qui s’est passé, car les lectures peuvent se distinguer d’un point de vue à un autre selon où on se place, du côté des supporters et des habitants "tétouanais" ou du côté des supporters du Wydad. Mais il est clair que ces actes ne sortent pas de l’image que l’on a du jeune et de l’adolescent marocain sans perspective et sans objectif dans sa vie, sous l’emprise des contraintes socio-économique.

Ces jeunes sont otage d’un système de la débrouille, quitte à s’adonner à un risque peu coûteux pour gagner une modeste somme ou un maigre butin. Donc le fait de se "targuer" à amputer la responsabilité uniquement aux Ultras ne laisse présager rien de bon pour trouver une solution radicale à ce fléau qui gangrène le football national et son spectacle qui s’exporte bien dans le monde entier. Il est impératif et nécessaire de ne plus se voiler la face et dire que ces "acteurs" et ces "guerriers" des week-ends qui entachent "Notre" image sont un produit social comme d’autres, un produit d’une éducation parentale, scolaire et fruit d’une absence de politiques publiques qui veillent à contenir toutes et tous. Toute une gamme d’agent de socialisation à pointer du doigt. D’où l’intérêt de ne plus s’arrêter à l’acte que l’on déplore en lui-même, mais davantage de se poser la question sur les auteurs, d’où viennent-ils? Comment se fait-il qu’ils se comportent ainsi? Quelles sont les normes véhiculées au sein de ses groupes qui sont une composante de notre société?
- Est-il possible au Maroc d’encadrer et de réglementer les déplacements inter-villes pour les supporteurs, comme c’est le cas en Europe?
Oui. C’est tout à fait possible de réglementer les déplacements. Déjà en amont, il faut absolument appliquer les articles de la loi 09-09 relative à la lutte contre la violence qui gravite autour des stades. Hélas, c’est inconcevable de parler, à titre d’exemple, de mineurs impliqués dans des actes de violence car le texte leur interdit strictement l’accès. Pour cela, il faut filtrer les entrées et sorties des villes Certes, il faut se donner les moyens. Il y a des experts que l’on peut solliciter pour mener à bien cette entreprise. Je pense que l’on a les moyens.
- Quel serait selon vous le meilleur moyen de réglementer ces déplacements?
Les décisions de réglementer voire même d’interdire les déplacements sont justifiées. Interdire tout simplement le déplacement des supporters d’une ville à une autre, par exemple, dans le cas échéant, de Casablanca vers Tétouan, et l’inverse, pour éviter les règlements de compte et les "vendetta" qui sont monnaie courante dans l’univers des Ultras. L’interdiction peut également concerner un match ou un groupe précis vu les risques de violence. Elle peut éventuellement viser plusieurs villes au Maroc où la présence des groupes du supporters et ultras est prohibée dans les gares et les stades. En revanche, il ne faut pas que cela donne l’opportunité aux groupes ultras locaux l’occasion de s’attaquer aux membres des sections locales des autres groupes. Les supporters du Wydad, du Raja se trouvent partout, dans d’autres villes du Royaume pour ne parler que ces deux clubs locomotifs qui ont une assise populaire. Et là il faut un parcage spécial où les policiers n’ont qu’une zone bien définie à quadriller. Généralement, la communication est bien établie entre les groupes ultras et les autorités, il faut en tenir compte pour bien gérer cette question. Donc, je préconise une étude au cas par cas, et des décisions prises en fonction de la situation.
Je pense cependant que cette solution ne s’inscrit pas dans la durée. Elle est nécessaire dans un premier temps, à condition que l'on s'attaque ensuite en profondeur aux racines de la violence dans les stades qui sont davantage liées à la construction de ce jeune acteur qui communique de cette manière. S’occuper de poser la bonne question sur les normes sociales qui font l’apologie de la violence auxquelles s’adhèrent une composante majeure de la jeunesse au Maroc. Cette violence n’est que le reflet de notre société. Elle nous montre qui sommes nous et ce visage que l’on cherche à occulter. L’approche sécuritaire est impérative et l’application de la loi 09-09 à la lettre est un passage obligatoire, même si le fait de calquer une loi sur autre appliquée sous d’autres cieux n’est pas la bonne chose à faire.

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