Société
Aliments ultratransformés: ce festin qui nous fragilise
20/11/2025 - 22:05
Matar Bensalmia
Ils sont ces produits qui emplissent nos rayons et simplifient nos repas, les aliments ultratransformés.
Derrière cette expression se trouvent des produits profondément remodelés par l’industrie, conçus à partir d’ingrédients extraits, reconstitués ou modifiés, auxquels s’ajoutent additifs, agents de texture et arômes destinés à créer une saveur attractive et une longue conservation. Ces aliments, qui remplacent peu à peu les préparations fraîches ou simplement transformées, s’invitent massivement dans les habitudes alimentaires du monde entier.
C’est justement cette progression fulgurante qu’examine The Lancet dans une série de trois articles qui fait grand bruit. La revue dresse le tableau d’une menace sanitaire mondiale et appelle à une mobilisation comparable à la lutte antitabac. Le constat est alarmant. En effet, l’essor des aliments ultratransformés (UPF) ne serait pas un simple symptôme des modes de vie modernes, mais un moteur structurant de la dégradation de la santé publique.
Dans le détail, à mesure que les UPF remplacent les aliments frais, la qualité nutritionnelle des régimes s’effrite.
Le premier article, consacré aux effets sur la santé humaine, rappelle que les régimes riches en UPF présentent des profils nutritionnels plus pauvres: densité énergétique accrue, excès de sucres, de graisses et de sel, et appauvrissement en fibres et composés protecteurs. Dans le détail, plus de cent études convergent pour associer une forte consommation d’UPF à un risque accru de maladies cardiovasculaires, de diabète, d’obésité et d’autres pathologies chroniques.
Pourtant, plusieurs chercheurs rappellent que l’essentiel des données est observationnel et que la notion même d’ultratransformé reste discutée. Pour certains nutritionnistes, une classification fondée uniquement sur le degré de transformation risque de réunir sous un même label des produits très différents et de surestimer le rôle de la transformation en elle-même par rapport à la qualité nutritionnelle globale de l’alimentation. D’autres soulignent que les essais randomisés n’ont pas toujours démontré que les régimes contenant des UPF, lorsqu’ils respectent les lignes directrices de santé, étaient systématiquement nocifs même si certains produits favorisent clairement la surconsommation.
La série du Lancet ne nie pas ces limites; elle met plutôt en lumière un paysage scientifique en mouvement, où les signaux d’alerte deviennent trop nombreux pour être ignorés.
Lobbying puissant
Le deuxième article s’aventure sur un terrain plus structurel: celui des déterminants commerciaux. Les auteurs décrivent un modèle industriel fondé sur la transformation à grande échelle de matières premières bon marché (maïs, blé, soja, huile de palme) en une mosaïque d’ingrédients et d’additifs. Un marché dominé par quelques multinationales capables de formuler des produits hyper-appétents, conçus pour être consommés de manière répétée, soutenus par un marketing massif.
Ces entreprises s'appuieraient également sur un “lobbying” puissant et sur des liens étroits avec certains acteurs de santé pour freiner, retarder ou édulcorer les régulations. Cette dynamique commerciale, ajoutent les auteurs, façonnerait les environnements alimentaires bien plus profondément que les préférences individuelles.
Le troisième article élargit encore le cadre. Il ne s’agit plus seulement de nutriments, d’habitudes ou de stratégies industrielles, mais du système alimentaire dans son ensemble. Les auteurs décrivent une architecture mondiale où la montée des ultratransformés accompagne et accélère une transition nutritionnelle profonde. Il s’agit entre autres de la disparition progressive des régimes traditionnels, l’uniformisation des goûts, et la dépendance croissante à des chaînes d’approvisionnement standardisées.
Ce volet met en lumière la manière dont les UPF s’insèrent dans des environnements où ils deviennent les choix les plus accessibles, les plus pratiques, parfois les moins coûteux.
Cette série d’article constitue ainsi un plaidoyer pour repenser en profondeur l’environnement alimentaire mondial, au-delà des comportements individuels.
Une invitation à repenser non seulement ce que nous mangeons, mais aussi le monde qui produit ce que nous mangeons.
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