Art & Culture
Alkebulan de Yassine Marroccu: l'amulette, l’Amour et l’Horizon éternel
15/02/2026 - 23:06
Jihane Bougrine
Présenté en showcase au Marché de Berlin dans le cadre du Focus Maroc à la Berlinale, Scirocco, désormais intitulé Alkebulan, confirme une chose: le cinéma de Yassine Marco Marroccu n’a jamais cherché la facilité. Mais ici, le cinéaste visionnaire gagne en ampleur. En clarté aussi. Plus accessible dans sa narration, plus généreux dans son souffle, le film conserve pourtant cette dimension mystique et métaphorique qui traverse toute son œuvre.
Chez le réalisateur marocain, le récit est toujours une quête. Et la quête, toujours un déplacement intérieur. Alkebulan ne déroge pas à la règle. On y suit un homme traversé par un deuil impossible, pris dans une recherche qui, au départ, n’est qu’une commande. Retrouver une mulette.
Une mission presque pragmatique. Mais cette tâche imposée devient, malgré lui, une obsession. L’animal se transforme en symbole. Objet concret, enraciné dans la terre, il devient aussi une figure métaphorique.
En parallèle se dessine un autre voyage, celui des Touaregs et de leur propre quête, miroir lointain et spirituel. Deux trajectoires qui se répondent, se reflètent, se contaminent.
Une quête malgré soi
L’amour reste le fil conducteur. Amour d’un être perdu, amour d’un territoire, amour d’une mémoire que l’histoire du Maroc n’a cessé de fracturer. Le film se déploie comme une traversée sensorielle. Le sable, le vent, la lumière deviennent des personnages à part entière. Le réalisateur habité filme le paysage comme une archive vivante. Chaque plan semble chargé d’un passé qui affleure.
Ce qui frappe, c’est l’équilibre atteint ici entre abstraction et lisibilité. Là où ses œuvres précédentes pouvaient parfois se perdre dans une densité conceptuelle assumée, Alkebulan trouve une respiration nouvelle. Le récit reste symbolique, mais il se laisse suivre. Il accepte le spectateur. Il l’embarque sans le perdre.
Au cœur du film, l’acteur fétiche du cinéaste, Mohamed Zouaoui, est sublime. Présence magnétique, regard habité, il porte le poids du deuil avec une retenue bouleversante. Son jeu, minimaliste mais intense, incarne parfaitement cette tension entre enracinement et errance. Il ne joue pas la douleur: il la laisse infuser.
À ses côtés, Sonia Okacha surprend. Différente, plus intérieure, elle impose une fragilité nouvelle sans jamais perdre cette force qui la caractérise. Le casting, comme toujours chez le réalisateur exigeant, est pensé avec précision. Rien n’est laissé au hasard.
Chaque présence semble nécessaire, chaque visage porteur d’un fragment de récit. Le cinéma de Yassine Marco Marroccu a toujours été hybride. Entre Europe et Afrique. Entre mémoire et mythe. Entre documentaire latent et fiction habitée. Alkebulan prolonge cette ligne tout en l’ouvrant. Le film dialogue avec l’histoire marocaine sans didactisme. Il parle de transmission, d’effacement, d’errance. Mais il le fait par le détour du symbole, par la lenteur assumée, par la poésie visuelle.
Il y a dans ce film une ambition rare: celle de faire dialoguer l’intime et le collectif, le deuil personnel et la mémoire nationale. Le voyage devient politique sans jamais devenir discours. La métaphore reste ouverte. Le réalisateur ne cherche pas à expliquer; il propose une expérience.
Visuellement, le film impressionne. Les cadres sont larges, respirent. Le désert n’est pas un décor exotique, mais un espace mental. La caméra capte les mouvements du vent comme une respiration. La musique accompagne sans envahir. Tout concourt à créer cette sensation d’envol que le film promet et tient.
On sent aussi une maturité nouvelle. Une confiance dans le rythme. Une capacité à laisser les scènes exister sans les surcharger. Alkebulan n’est pas un film pressé. Il accepte la durée. Il assume la lenteur. Et dans cette lenteur, il trouve une puissance rare.
Présenté dans le cadre du Focus Maroc à Berlin, le film a toutes les qualités pour circuler dans les festivals de catégorie A cette année. Il en a l’ambition formelle, l’exigence esthétique et l’universalité thématique. Avec Alkebulan, Yassine Marco Marroccu signe une œuvre ample, sensorielle, profondément marocaine et pourtant ouverte au monde. Un film de quête, d’amour et de mémoire. Un voyage de tous les sens. Et peut-être son film le plus abouti à ce jour, à découvrir probablement, dans les plus grands festivals de cette année…
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