Art & Culture
Au FIFM : Karim Debbagh dévoile "Cinq Regards", son hommage intime à Paul Bowles
01/12/2025 - 23:55
Khaoula Benhaddou | Mohammed ChafiPrésenté dans le cadre du Panorama du cinéma marocain au Festival international du film de Marrakech, "Cinq Regards", de Karim Debbagh, est consacré à Paul Bowles, figure mythique de Tanger et témoin privilégié du Maroc du XXᵉ siècle. Rencontré en marge de la projection, le réalisateur revient sur l’origine du projet, son rapport personnel à Bowles et les images inédites consacrées à Mohammed Choukri.
Pour Debbagh, tout commence dans sa jeunesse. "Paul Bowles a été l’une des premières fenêtres qui m’ont permis de comprendre l’art, la littérature et la vie. J’avais 19 ans, il en avait 80", confie-t-il. Longtemps producteur, il a porté ce projet durant plus de deux décennies, sans jamais pouvoir l’achever.
"Ce film m’a hanté pendant plusieurs années mais il m’a fallu 25 ans pour le terminer. Je l’ai fait pour rendre hommage à une personnalité qui m’a marqué à vie, mais aussi à Tanger, à Mohammed Choukri et à des artistes comme Mohamed Mrabet, Yaacoubi et bien d’autres" confie Karim Debbagh.
Pour rendre hommage à Paul Bowles, Karim Debbagh qui est l’un des derniers jeunes à avoir connu Paul Bowles, revient à Tanger sur les traces du célèbre écrivain américain.
À travers des images en 16 mm tournées il y a 25 ans, il ravive la mémoire de Tanger mais aussi d’un cercle marocain oublié : le grand écrivain Mohamed Choukri, le conteur Mohamed Mrabet, Temsamani, chauffeur de Bowles pendant trente ans, et Boulaich, qui l’a accompagné durant sa dernière décennie.
Le film explore ainsi les multiples facettes de Bowles : écrivain, compositeur, témoin, parfois mystique, et surtout observateur attentif d’un Maroc qu’il n’a jamais cessé de contempler. Il dévoile à la fois son amour pour le pays et ses zones d’ombre, notamment à travers sa relation avec son épouse, ses chauffeurs ou encore les artistes marocains qui l’ont côtoyé.
Mohammed Choukri, la surprise du film
L’un des segments les plus marquants du documentaire est consacré à Mohammed Choukri. La relation qu’il entretenait avec Bowles était tour à tour amicale, conflictuelle, brillante et tourmentée
Paul Bowles, ange ou démon ?
"Paul Bowles aimait le Maroc, mais pas les Marocains", confiait Choukri dans le documentaire. Une formule percutante qui révèle un Bowles plus ambigu, accusé par certains d’avoir profité de sa présence au Maroc et de ses relations avec des artistes marocains comme Mohamed Mrabet.
Ce dernier raconte d’ailleurs comment Bowles lui avait promis une part de son héritage avant de revenir sur sa décision, une désillusion qui marquera profondément l’artiste longtemps relégué dans l’oubli.
À l’inverse, ses anciens chauffeurs évoquent un homme généreux, attentif, presque paternel, toujours entouré et souvent reconnaissant envers ceux qui travaillaient à ses côtés.
Interrogé sur cette dualité, Debbagh nuance "Bowles était un homme de paradoxes. C’est ce qui le rend fascinant. Certains l’ont vu comme un génie bienveillant, d’autres comme un étranger égoïste. Pour moi, c’est un être profondément international qui a beaucoup aimé les Marocains et aidé de nombreux artistes."
Un film pour transmettre une mémoire
Le titre du documentaire renvoie aux cinq regards qui structurent le récit: ceux de Mohammed Choukri, Mohamed Mrabet, Tamsamani, premier chauffeur de Bowles, Abdelouahid, son second chauffeur, et celui de Karim Debbagh, qui a longtemps côtoyé Paul Bowles.
Pour le réalisateur, "Cinq Regards" est une invitation à observer le Maroc à travers des perspectives multiples – celles de Bowles, de ceux qui l’ont entouré et de ceux qui donnent sens à sa mémoire.
Et après "Cinq Regards"?
Sur son avenir derrière la caméra, Debbagh préfère laisser la porte ouverte "Je ne sais toujours pas si je garderais la caquette du réalisateur, c’est un métier très difficile sans oublier que j’adore la production. Par contre, si c’est un film sur Mohamed Choukri, je n’hésiterais pas … Qui sait ?" confie t-il
Avec Cinq Regards, Karim Debbagh signe un documentaire dense, sensible et éclairant, qui s’impose comme l’un des temps forts du Panorama marocain de cette édition du FIFM.
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