Société
Au Maroc, la transition démographique a-t-elle atteint son âge d'or?
15/12/2025 - 13:33
Matar Bensalmia
Le Maroc change d’âge. Longtemps présenté comme un pays jeune, porté par une démographie dynamique, le Royaume voit aujourd’hui son visage se transformer. Les résultats du Recensement Général de la Population et de l’Habitat (RGPH) de 2024 confirment que le vieillissement de la population n’est plus une perspective lointaine.
En 2024, le Maroc compte un peu plus de cinq millions de personnes âgées de 60 ans et plus, soit 13,8 % de l’ensemble de la population. En l’espace de vingt ans, leur nombre a plus que doublé. Cette progression, déjà soutenue entre 2004 et 2014, s’est nettement accélérée au cours de la dernière décennie, avec une hausse de près de 59 %. Aussi, la croissance de la population totale a ralenti, accentuant le poids démographique des aînés.
Ce vieillissement rapide est le fruit direct de la transition démographique que connaît le pays. D’un côté, la fécondité s’est effondrée. En 2024, l’indice synthétique de fécondité s’établit à 1,97 enfant par femme, passant sous le seuil de renouvellement des générations. De l’autre, l’espérance de vie n’a cessé de progresser pour atteindre 77,2 ans. Ensemble, ces deux dynamiques ont profondément modifié la structure par âge de la population.
Dans les détails, alors qu’en 2004, on comptait moins de 26 personnes âgées pour 100 jeunes de moins de 15 ans, ce ratio atteint près de 52 pour 100 en 2024. En parallèle, le rapport de dépendance des personnes âgées est passé à 22,8 %, traduisant une pression croissante sur la population en âge de travailler.
Une vieillesse de plus en plus urbaine
Le vieillissement ne se répartit pas de manière homogène sur le territoire. Il prend désormais un visage de plus en plus urbain. En vingt ans, la population âgée vivant en ville a été multipliée par plus de 2,6, contre une progression bien plus modérée en milieu rural. Aujourd’hui, près de deux personnes âgées sur trois résident en zone urbaine (63,7% en 2024).
Cette urbanisation du vieillissement est le fruit de plusieurs facteurs tels que l’exode rural des générations passées, une fécondité plus faible en ville et de meilleures conditions sanitaires favorisant une plus grande longévité.
L’analyse du HCP met également en avant la féminisation du vieillissement. Plus en détails, les femmes représentent 51,2 % des personnes âgées, une proportion qui augmente sensiblement avec l’âge. À partir de 80 ans, elles deviennent nettement majoritaires en raison de leur espérance de vie plus élevée.
Mais cet avantage démographique ne rime pas toujours avec sécurité sociale. En effet, les écarts entre les sexes sont particulièrement visibles dans la situation matrimoniale. Alors que plus de 90% des hommes âgés sont encore mariés, seules un peu plus de la moitié des femmes le sont. En effet, le veuvage touche près de quatre femmes âgées sur dix, contre à peine un homme sur vingt-cinq. Cette réalité expose de nombreuses femmes âgées à une plus grande solitude et à une vulnérabilité économique accrue.

Par ailleurs, en dépit de ces fragilités, la famille continue de jouer un rôle central dans la prise en charge des personnes âgées. La majorité d’entre elles vivent entourées. Près de la moitié résident dans des ménages de quatre personnes ou plus, et plus de 41 % dans des ménages composés, réunissant plusieurs générations. Ce modèle reste particulièrement ancré en milieu rural, où la solidarité intergénérationnelle demeure forte.
Cependant, les mutations sociales et l’urbanisation fragilisent progressivement ces équilibres. En 2024, 9% des personnes âgées vivent seules, une proportion en hausse par rapport à 2014. Ce phénomène concerne surtout les femmes, 12,5% d’entre elles vivent en situation d’isolement, contre 5,2% des hommes. S’il reste limité, cet isolement croissant interroge sur la capacité des solidarités familiales à absorber, seules, les effets du vieillissement.
Précarité économique
Sur le plan économique, la participation des personnes âgées au marché du travail reste faible, avec un taux d’activité de 16,1%, en recul constant depuis 2004. Parmi celles qui exercent encore une activité, près de la moitié travaillent à leur compte, souvent sans protection sociale.
L’accès à une pension de retraite demeure très inégal. Si un tiers des hommes âgés perçoivent une pension, ce n’est le cas que de 6,7% des femmes, la majorité d’entre elles n’ayant jamais intégré le marché du travail formel. Cette dépendance financière vis-à-vis de la famille souligne les limites des dispositifs actuels de retraite et de prévoyance.
Santé, handicap et inégalités persistantes
Avec l’âge, les besoins en santé augmentent. En 2024, 18,5% des personnes âgées sont en situation de handicap, une proportion qui grimpe à près de 38% après 75 ans. La couverture médicale s’est améliorée ces dernières années pour atteindre 69,2%, mais elle reste marquée par de fortes disparités territoriales et de genre, au détriment des femmes et des zones rurales.
L’accès aux soins demeure également inégal. En milieu rural, l’éloignement des structures de santé et le manque d’équipements spécialisés constituent des obstacles majeurs, renforçant la vulnérabilité de cette population.
Un tournant démographique à anticiper
Selon les projections du HCP, à l’horizon 2050 le Maroc pourrait compter près de dix millions de personnes âgées, soit près d’un quart de la population. Le rapport de dépendance atteindrait alors 39 personnes âgées pour 100 actifs, posant des défis considérables en matière de retraites, de santé et de services sociaux.
Le vieillissement redessine ainsi en profondeur les équilibres sociaux du pays et impose une réflexion urgente sur les politiques publiques à venir. Adapter les systèmes de protection sociale, renforcer les dispositifs de prise en charge, lutter contre l’isolement et réduire les inégalités territoriales et de genre seront des leviers essentiels pour accompagner cette transition.
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