Art & Culture
Au Quai Branly, à Paris, les zombis reprennent vie loin des fantasmes hollywoodiens
06/10/2024 - 09:47
AFP
Oubliez "The Walking Dead", "Thriller" et "La Nuit des morts-vivants". Les zombis dévoilent leur vrai visage au musée du Quai Branly à Paris dans une exposition qui explore leurs racines haïtiennes et leurs liens avec l'esclavage, très loin de l'imagerie hollywoodienne.
Reconstituant un lieu de culte et un cimetière, mêlant iconographie moderne, photos et objets, "Zombis. La mort n'est pas une fin?" montre comment cette figure centrale de la religion vaudou en Haïti a été transformée, en Occident, en créature revenue d'entre les morts et dont la morsure est synonyme de trépas.
"On a une vraie fascination pour le zombi en Occident parce qu'on a peur de la mort, et surtout d'une mort contagieuse, mais ça ne correspond à aucune réalité ethnographique", analyse Philippe Charlier, commissaire de l'exposition à la triple casquette de médecin-légiste, archéologue et anthropologue.
En Haïti, premier pays noir à s'affranchir de la colonisation en 1804, le zombi n'a ainsi rien d'un propagateur de mort. Encore aujourd'hui, il désigne une personne coupable d'un crime qui subit, après sa condamnation par une société secrète liée au vaudou, un châtiment "pire que la mort", selon M. Charlier.
Conscient mais le corps immobilisé par un poison neurotoxique, le coupable est enterré vivant dans un cercueil dont il est extrait quelques heures plus tard par un prêtre vaudou qui pourra le maintenir sous sa coupe pendant plusieurs années, usant de drogues et de sujétion mentale.
Un asservissement qui fait écho au sort des Africains envoyés de force vers l'Amérique pendant la traite négrière. "L'esclavage, c'est de la zombification", note Erol Josué, commissaire associé de l'exposition et directeur du bureau national d'ethnologie à Port-au-Prince.
Instrument de la dictature
Avec ce châtiment, prononcé au terme de sept jugements successifs, "on te fait sentir ce que c'est que l'esclavage, ce que nos ancêtres ont vécu, comment on a déshumanisé des milliers d'hommes et de femmes", dit-il à l'AFP.
L'exposition, qui ouvre ses portes mardi jusqu'au 16 février, montre à quel point le zombi reste central dans la société haïtienne, où il peut aussi désigner des personnes souffrant de troubles psychiatriques.
Philippe Charlier, qui a effectué plusieurs missions sur l'île, estime leur nombre à "plusieurs dizaines de milliers" et le destin de quelques-uns d'entre eux est narré au Quai Branly.
Déclaré mort en 1962, Clairvius Narcisse, dont la photo en noir et blanc orne un mur de l'exposition, a ainsi réapparu dix-huit ans plus tard auprès de sa sœur, à qui il a avoué avoir été "zombifié" pour avoir vendu un terrain qui ne lui appartenait pas.
Le dictateur François Duvalier ("Papa doc") et son fils Jean-Claude ("Bébé doc"), qui ont dirigé l'île d'une main de fer entre 1957 et 1986, ont eux entretenu "la peur" en laissant croire que leurs miliciens, les redoutés Tontons Macoutes, comptaient parmi eux des zombis dotés de "pouvoirs surnaturels", souligne l'exposition.
C'est pendant l'occupation américaine d'Haïti (1915-1934), que le zombi, dont le nom renvoie en Afrique au "fantôme de l'enfant mort", commence à migrer vers l'imaginaire hollywoodien.
Sorti en 1932, le "White Zombie" de Victor Halperin ouvre la voie à une série de films qui vont remodeler ce personnage fantasmatique en créature horrifique. "Le zombi d'Hollywood, c'est une transposition du vampire avec un côté tropical", note Philippe Charlier.
Réalisé en 1968, "La Nuit des morts-vivants" de George Romero va mêler ce mythe à la réalité de la ségrégation raciale aux États-Unis en confiant le rôle principal à l'acteur afro-américain Sidney Poitier, qui devra combattre les zombies autant que le racisme.
Au Quai Branly, des affiches témoignent du penchant kitsch de nombreux films mais montrent également que le mythe a prospéré jusqu'en Russie ou en Corée du Sud en jouant sur les "peurs universelles", selon M. Charlier.
D'après Erol Josué, la relecture hollywoodienne de la zombification a toutefois "servi à stigmatiser Haïti" et occulté sa dimension religieuse et sociale.
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