Art & Culture
De la curiosité des débuts à la fièvre du "Hâl"
17/06/2025 - 17:03
Jamal El Khanoussi
Au début des années 2000, j’ai fait ma première visite au Festival Gnaoua et Musiques du Monde d’Essaouira. Mon travail, mais aussi une grande dose de curiosité, m’ont poussé à découvrir ce festival hors du commun, qui cherchait à faire d’une musique marginalisée le sujet central d’un événement visant à atteindre une reconnaissance mondiale. Ce fut un immense défi pour les organisateurs et une belle surprise pour tous les curieux qui affluèrent vers le festival depuis sa première édition en 1998.
Au fil des éditions, nous avons été saisis par la fièvre de la tagnaouite, ou ce que les musiciens spirituels appellent le "hâl" (Trance). La date du festival est alors entrée dans l’agenda de beaucoup, devenant un rendez-vous annuel sacré dans le calendrier culturel et artistique de tous.
Aujourd’hui, plus d’un quart de siècle plus tard, une question légitime s’impose: qu’est-ce qui a changé dans le Festival Gnaoua et Musiques du Monde d’Essaouira?
Aujourd’hui, la route vers Essaouira est devenue plus accessible, à tel point que la ville semble s’être rapprochée de nous, habitants de Casablanca, Rabat et des environs, grâce à la disponibilité des moyens de transport et aux nouvelles infrastructures. Il en va de même pour les visiteurs venus de Madrid, de Paris ou même de Washington. Et peut-être que les moyens de transport n’expliquent pas tout: le "hâl" rend l’impossible possible et rapproche les distances d’une manière qui ne se laisse pas expliquer seulement de façon rationnelle.
Avec les années, le festival s’est affranchi de la limite d’un simple rassemblement de troupes gnaouies traditionnelles pour devenir une plateforme unique de dialogue musical mondial et de création partagée. Il s’est distingué par sa philosophie du métissage et de l’échange culturel, réunissant les maâlems gnaouis marocains et des musiciens de renommée internationale issus de divers horizons musicaux, donnant ainsi naissance à des expériences artistiques exceptionnelles, fidèles à l’authenticité du Gnaoua tout en l’ouvrant à de nouveaux horizons. Au fil des ans, le festival a accueilli des rencontres extraordinaires avec des stars mondiales telles que Marcus Miller, célèbre jazzman américain, le groupe Snarky Puppy, ainsi que des artistes venus d’Europe, d’Asie et d’Amérique latine. Ces rencontres musicales ont créé de véritables ponts culturels et produit une musique qui garde l’âme du Gnaoua tout en dialoguant avec les rythmes du monde.
Il ne faut pas oublier non plus ce que le festival a fait pour préserver cet art authentique qui fusionne racines africaines et culture marocaine. Il a contribué à rassembler et à documenter les différentes formes de musique gnaouie à travers l’enregistrement de concerts et la production d’anthologies musicales complètes pour transmettre ce patrimoine aux générations futures. Ces efforts constants ont largement contribué à l’inscription de la musique gnaouie sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité à l’UNESCO en 2019, confirmant ainsi son importance mondiale et garantissant sa préservation et sa transmission comme partie intégrante de la mémoire culturelle commune de l’humanité.
Mais plus important encore, la passion pour le Gnaoua n’a fait que grandir d’année en année. Ce qui assure la pérennité des rendez-vous culturels, ce n’est pas seulement une organisation rigoureuse ou un soutien matériel, mais la capacité à maintenir la flamme de la passion toujours vive. Ce qui distingue le festival d’Essaouira de tous les autres festivals musicaux, c’est qu’il possède une âme et une identité uniques qui en font un rendez-vous mondial pour les amoureux de l’art venant des quatre coins du monde. Ce n’est pas seulement un festival, mais un véritable pèlerinage pour les artistes, les passionnés et les "possédés" de la musique. Il recèle un secret mystérieux qui attire les amoureux de l’art et de la beauté des confins du monde ; ils y viennent non comme de simples spectateurs, mais comme des pèlerins en quête d’un moment rare d’extase spirituelle. Ici, la musique se transforme en une sorte de prière, le rythme en un battement de cœur collectif, et le lieu en un temple de l’art authentique. Les musiciens eux-mêmes viennent à Essaouira non seulement pour jouer, mais pour se purifier dans les eaux limpides de la création, comme si la vieille ville les enveloppait de ses murailles historiques et leur murmurait les secrets ancestraux du Gnaoua. C’est un véritable sanctuaire pour les âmes en quête, où les cœurs s’unissent au rythme d’un même amour et d’un même langage : celui de la musique éternelle.
Jamal El Khannoussi
Articles en relations
Technologie
Politique
Politique
Monde