Technologie
Et si Meta entraînait ses IA avec nos vies numériques?
30/05/2025 - 15:07
Matar Bensalmia
Meta peut-il puiser dans nos données personnelles pour nourrir ses intelligences artificielles sans même nous le dire ? La question a secoué l’Europe, où l’annonce de la multinationale a déclenché une levée de boucliers
Mais pendant que les régulateurs européens montent au front, un silence intriguant règne de l’autre côté de la Méditerranée. Et au Maroc ? Nos données sont-elles elles aussi aspirées dans cette immense machinerie algorithmique ? Mais surtout, avec ou sans notre consentement ?
L’affaire a fait grand bruit ces dernières semaines. Dans les détails, Meta a annoncé vouloir utiliser, à partir de la fin du mois, les contenus publics de ses utilisateurs européens, comme les publications, les commentaires, les photos, ou encore les mentions “j’aime”, pour entraîner ses modèles d’intelligence artificielle. Sont concernés les comptes Facebook et Instagram de personnes majeures, ainsi que leurs interactions avec le chatbot IA de Meta.
Mais cette exploitation de données ne se fait pas totalement dans l’ombre. En vertu du Règlement général sur la protection des données (RGPD), Meta est tenu d’en informer les utilisateurs et de leur offrir une possibilité de refus. Un formulaire d’opposition est mis à disposition directement sur les plateformes du groupe, et les utilisateurs avaient jusqu’au 27 mai 2025 pour s’y opposer. Ceux qui l’ont fait empêchent ainsi l’usage de leurs données dans le cadre de l’entraînement de l’IA.
Néanmoins, même avec ce droit d’opposition, des zones grises demeurent. Certaines données peuvent être collectées de manière indirecte, notamment via des interactions laissées sur les publications d’utilisateurs qui, eux, n’auraient pas exprimé de refus. Meta précise toutefois que les messages privés, en particulier ceux échangés sur WhatsApp, ne sont pas concernés.
Pour l’Europe, le cadre est donc posé, même s’il reste critiqué. Mais pour les autres régions du monde, le flou persiste. Contacté par SNRTnews, Omar Seghrouchni, président de la Commission nationale de contrôle de la protection des données à caractère personnel (CNDP), indique que la Commission a “suivi cette annonce dans la presse”. Selon lui, “un courrier part à META pour savoir ce qui se passe pour les utilisateurs marocains. Nous sommes, par ailleurs, en discussion avec l’entreprise pour essayer de converger avec l’application de la loi nationale”.
Et de poursuivre, “c’est toute une problématique. Les GAMMA, en général, veulent rester sur leurs standards qu’ils considèrent au-dessus des lois nationales. Nous essayons de les convaincre que les citoyens sont au-dessus de leurs standards”.
Le cœur du problème est là. Meta, comme d’autres géants du numérique, impose ses propres règles, souvent calquées sur des logiques de marché plus que de droit. Mais pour la CNDP, utiliser des données personnelles à des fins d’entraînement d’IA, sans transparence ni consentement, c’est tout simplement illégal. “Cela constitue un détournement de finalité. Pour être dans la légalité, cette nouvelle finalité d’apprentissage doit être notifiée, dans les règles de l’art, à l’autorité nationale”, rappelle Seghrouchni.
Mais au fond, que signifie pour un internaute marocain cette utilisation de données ? Cela peut être une photo postée sur Instagram, un statut Facebook, une interaction quelconque qui, au lieu de rester dans l’usage prévu (le partage entre amis, l’affichage sur un fil d’actualité), devient une matière brute pour entraîner des systèmes d’IA. Autrement dit, vous ne parlez pas à une machine, mais la machine apprend de vous.
Face à cette captation silencieuse, que faire ? Pour M. Seghrouchni, la réponse passe par la conscience citoyenne. “Les citoyens doivent soutenir les autorités de leur pays quand elles demandent à ces acteurs de respecter la loi nationale”. Selon lui, “il s’agit de sociétés privées qui considèrent parfois qu’elles ne collectent pas les données mais que c’est les citoyens qui mettent à disposition leurs données… À part le fait qu’il s’agit d’un jeu de mots déployé par certains de leurs juristes pour ne pas appliquer la loi, cela pose une véritable question aux citoyens : sont-ils des acteurs qui doivent être protégés ou de simples consommateurs sans protection ?”.
La CNDP, tout comme la Commission du droit d’accès à l’information (CDAI), promet de revenir prochainement sur ces enjeux.
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