Société
Fertilité sacrifiée : l’autre visage du cancer au Maroc
25/03/2026 - 15:09
Khaoula Benhaddou
Au moment où les progrès de la médecine permettent de sauver plus de vies, une autre réalité, plus silencieuse, émerge dans les services d’oncologie : celle des patients qui survivent au cancer, mais se retrouvent privés de leur fertilité. Une étude scientifique menée par des médecins marocains apporte un éclairage inédit sur la manière dont cette question est perçue et prise en charge par les oncologues au Maroc.
Il y a des combats que l’on mène pour survivre. Et d’autres, plus discrets, que l’on livre pour continuer à rêver. Pour de nombreux patients atteints de cancer, la bataille ne s’arrête pas à la guérison. Elle se prolonge dans une question intime, souvent tue, mais profondément essentielle : Guérir du cancer ou devenir parent, un choix impossible ?
Quand le diagnostic tombe…les priorités basculent. Guérir devient l’unique horizon. Dans cette urgence vitale, la question de la fertilité disparaît presque naturellement des conversations.
Une étude réalisée auprès d’oncologues marocains révèle que la préservation de la fertilité reste encore insuffisamment abordée dans les parcours de soins. Faute de temps, de formation ou de protocoles clairs, cette question passe souvent au second plan.
Quand la guérison se paie au prix de la maternité ou de la paternité
Les traitements anticancéreux sauvent des vies mais ils peuvent aussi briser des projets de vie. Chimiothérapie, radiothérapie : derrière ces mots se cache parfois une réalité irréversible — celle de l’infertilité.
Pour les jeunes patients, hommes comme femmes, l’impact est immense. Car après la maladie, il faut apprendre à vivre avec les cicatrices visibles… et celles que personne ne voit.
Avant de commencer les traitements, des solutions existent pourtant : congélation des ovocytes, des spermatozoïdes, voire du tissu ovarien. Mais ces techniques nécessitent du temps, une organisation, et surtout une information précoce. Or, dans la réalité marocaine, beaucoup de patients découvrent ces options trop tard.
Entre espoir et inégalités
Ces dernières années, des avancées ont vu le jour. Des équipes médicales commencent à intégrer la notion d’oncofertilité. Des
interventions innovantes, comme la préservation du tissu ovarien, ont été réalisées au Maroc, ouvrant une voie jusque-là inexistante.
Mais ces initiatives restent rares, souvent concentrées dans les grandes villes, et encore peu accessibles au plus grand nombre. Pour beaucoup, la fertilité devient alors un privilège plus qu’un droit.
Une étude nationale
Ce sujet a été sous la loupe de chercheurs marocains qui ont publié il y a quelques jours, une étude nationale. Menée par les médecins Khadija Darif, Ayoub Mars, Mounia Amzerin et Fatima Zahrae Elmrabet, cette étude met en lumière les perceptions, les pratiques et les limites des oncologues marocains face à cet enjeu crucial.
Cette enquête dresse un constat nuancé. D’un côté, une large majorité de médecins reconnaît l’importance de la préservation de la fertilité chez les patients atteints de cancer, en particulier chez les plus jeunes.
"Au Maroc, comme dans plusieurs pays arabes, la répartition par âge des patients atteints de cancer est plus jeune que dans les pays occidentaux. Avec les progrès continus des thérapies curatives, les taux de survie et les perspectives de rémission à long terme se sont considérablement améliorés. Par conséquent, la préservation de la fertilité est passée d’une préoccupation secondaire à une composante essentielle des soins complets contre le cancer", précisent les auteurs, tout en soulignant que ce domaine reste encore insuffisamment exploré dans la pratique oncologique marocaine.
Un profil de médecins jeunes et majoritairement féminins
L’étude visait à "évaluer les connaissances, les attitudes et les pratiques des oncologues médicaux et radiothérapeutes marocains en matière de préservation de la fertilité, ainsi qu’à identifier les principaux obstacles et besoins non satisfaits".
Parmi les 70 oncologues qui ont répondu à l'enquête, 86 % sont des oncologues médicaux, contre 14 % de radio-oncologues, et 94 % exercent dans le secteur public. Les chercheurs précisent que "tous les oncologues admissibles pouvant être joints via des réseaux professionnels nationaux ont été invités à participer", soulignant que la taille de l’échantillon est cohérente avec des études similaires.
Une sensibilisation élevée, mais des connaissances inégales
Tous les participants (100 %) déclarent être informés de la préservation de la fertilité. Pourtant, la maîtrise des recommandations internationales reste limitée.
"31 % étaient pleinement conscients des directives internationales (ASCO, ESMO, ESHRE), 36 % en avaient une connaissance partielle et 33 % n’en avaient pas connaissance", précise l’étude.
Concernant les techniques disponibles, des disparités apparaissent également. Si tous les oncologues connaissent la cryoconservation du sperme, les options féminines sont moins bien maîtrisées :
"95 % connaissaient la cryoconservation des ovocytes, 40 % celle des embryons, 30 % celle du tissu ovarien et 55 % la suppression ovarienne par analogues de la LH-RH."
Un fossé entre conviction et pratique
En pratique clinique, seuls 37 % des répondants déclarent aborder systématiquement la préservation de la fertilité avec les jeunes patients avant un traitement potentiellement gonadotoxique. Ils sont 21 % à le faire souvent, 40 % rarement, et 1,4 % jamais.
L’orientation vers des structures spécialisées illustre également ce décalage : 47 % des médecins ont déjà adressé au moins un patient à un centre de préservation de la fertilité, contre 53 % qui ne l’ont jamais fait.
Par ailleurs, seuls 24 oncologues rapportent avoir observé au moins un cas de préservation de fertilité réussie.
Des obstacles multiples, à la fois structurels et financiers
L’étude identifie plusieurs freins majeurs. Parmi les oncologues n’ayant jamais orienté de patients, 37 % évoquent le coût élevé des procédures, 33 % le manque d’information sur les centres existants, tandis que d’autres pointent les contraintes liées à l’urgence thérapeutique.
De nombreux praticiens estiment également ne pas disposer de connaissances suffisantes sur les techniques disponibles, limitant leur capacité à informer et orienter les patients.
À cela s’ajoutent le manque de formation, l’absence de protocoles nationaux standardisés, le déficit de structures spécialisées et une coordination encore insuffisante entre oncologues et spécialistes de la reproduction.
Une incertitude juridique persistante
Le cadre réglementaire constitue un autre frein important. L’étude révèle que 58 % des médecins se disent incertains quant à l’adéquation de la législation marocaine, tandis que 40 % la jugent insuffisante, et un seul participant la considère adéquate.
Une forte volonté de changement chez les praticiens
Malgré ces difficultés, les oncologues marocains expriment une réelle volonté d’amélioration. La majorité des répondants (80 %) estime que la préservation de la fertilité devrait être systématiquement proposée à tous les jeunes patients. Par ailleurs, 94,3 % souhaitent bénéficier de formations spécifiques.
Entre urgence médicale et projet de vie
L’un des dilemmes majeurs mis en évidence par l’étude reste la tension entre l’urgence du traitement oncologique et la mise en place d’une stratégie de préservation de la fertilité. Certaines techniques nécessitent un délai avant le début des traitements, ce qui peut compliquer leur application lorsque chaque jour compte.
Vers une stratégie nationale d’oncofertilité
Les conclusions de l’étude sont sans équivoque : le Maroc fait face à un décalage important entre la connaissance et la pratique en matière de préservation de la fertilité.
Pour y remédier, plusieurs leviers sont identifiés : élaboration de recommandations nationales claires, développement d’unités spécialisées, renforcement de la formation médicale continue, amélioration de la couverture financière et sensibilisation des patients.
Un enjeu de qualité de vie et de santé publique
Au-delà des chiffres, cette étude marque un tournant dans la prise en charge du cancer au Maroc. La survie ne constitue plus l’unique horizon : la qualité de vie — et notamment la possibilité de fonder une famille après la maladie — devient un enjeu central.
Si les oncologues marocains semblent désormais convaincus de l’importance de cette dimension, le défi reste de transformer cette prise de conscience en pratique systématique.
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