Art & Culture
FIFM 2022: Affaires de femmes
15/11/2022 - 15:42
Mohammed Bakrim
Quels rapports entre la brésilienne Clarissa Campolina, la marocaine Meriem Touzani, la française Isabelle Huppert? Le cinéma bien sûr. Mais le hasard de la programmation en a fait des icônes de cette édition du festival. Elles ont, en effet, illuminé l’écran de cette 3e journée du FIFM… Un faisceau de lumières et de sons pour séduire, convaincre. Une présence pour dire la femme au centre de l’imaginaire, le paradigme incontournable de toute émancipation authentique, pour rejoindre le poète disant que la femme est l’avenir de l’homme.
Faraway song de Clarissa Campolina (Brésil, 2022) nous a offert d’abord la réplique du jour «percer les murs pour laisser entrer les murmures du monde» qui pourrait passer pour la devise du festival: des films du monde qui nous disent le monde; un monde qui s’interroge. La citation est extraite de la lettre d’un père à sa fille. La fille c’est Jimena , une ingénieure qui vit avec sa mère et sa grand-mère. Une famille classe moyenne véritable microcosme de la diversité ethnique et sociale de ce continent culturel qu’est le Brésil. La jeune ingénieure va cependant laisser son chantier professionnel en ciel ouvert, pour en ouvrir un autre, celui de son identité: autour d’une question fondatrice où est mon père? Le père est absent. Elle part sur ses traces à travers des signes que la scène d’ouverture met d’emblée en chantier en quelque sorte. Des murs qui s’effondrent; détruits pour s’ouvrir sur une lumière. Une très belle chanson accompagne la jeune femme dans ses pérégrinations pour restituer une mémoire que le réel ne lui offre que sous formes de bribes. L’identité est toujours un puzzle. L’actrice principale, Mônica Maria, est magnifique dans ses silences, ses doutes et avec des yeux où on lit cette immense blessure tue.
L’amour des acteurs/actrices, Le Bleu du caftan de Meriem Touzani en est l’emblème. Le film arrive dans le ciel serein de la compétition officielle comme un coup d’éclair, secouant ses eaux calmes pour les transformer en torrent d’émotions. Ce faisant, il fait sortir carrément le public de sa léthargie. Oui, le Bleu du Caftan est un film clivant. On n’en sort pas indemne. Il bouscule certains clichés sur une certaine masculinité, pour l’ouvrir sur les sentiers édifiants de l’amour dans ses dimensions multiples. Il y a à ce niveau quelque chose d’Ibn Arabi, et sa philosophie de l’amour. Touzani pourrait mettre son film sous le signe de la citation du Grand maître quand il dit «je crois en la religion de l’amour» avec ce personnage sublime de Mina qui, mourante dit à son mari Halim, aux penchants sexuels hétérogènes: «Halim, n’aie pas peur d’aimer!».
Une Mina incarnée par une immense Loubna Azabal. Quelle générosité, quel don de soi, quelle variété de registre et de facettes. Le film situe son récit dans le milieu d’artisans de la Médina mais la référentialité spatio-temporelle n’est pas un enjeu majeur. Le film est local certes avec la multiplication d’indices, mais il est universel dans ses enjeux autour du fameux triangle amoureux, réécrit dans une version inédite. Deux hommes et une femme mais les rapports évoluent sans cesse dans des directions diverses. Inattendues. Le film assure quand il est dans ce qui fait la touche de Touzani dès ses courts métrages: l’allusion, la suggestion, l’ellipse. Ici, pendant longtemps, le récit traine, à l’image de la préparation lente du Caftan. La scène phare qui fait basculer le récit dans un sens ou dans l’autre tarde à venir. La récurrence des scènes de Hammam des hommes en est responsable. Elles font passer le film d’un récit intime, poétique à un film à thèse (on peut aimer qui on veut). Mais cette scène forte va finir par arriver et va nous enchanter, nous faire adhérer définitivement pour danser, avec ce trio original au rythme de la célèbre Reggada. Une danse menée tout près de la fenêtre ouverte sur un monde et ses contradictions: la voisine qui n’aime pas la musique (clin d’œil à ceux qui n’aimeront pas le film) et aussi une fenêtre qui rend hommage à la musique populaire avec le passage d’un cortège funéraire et Halim qui dit à Mina: «ce sont les obsèques de Cheikha Hadda»!!!
Femmes toujours, cette fois du côté de l’Hexagone avec un magnifique thriller politique, La syndicaliste de Jean-Paul Salomé. Une amie de Marrakech, Isabelle Huppert incarne ici une battante qui s’en prend à un système féroce: comment les grands de ce monde, médias, groupes industriels, institutions politiques, les symboles de l’hypercapitaliste cassent de l’humain pour accentuer le processus d’accumulation des profits. Le film prend son temps pour suivre les méandres de cet imbroglio politico-juridique. Il ne soupe pas ; ce n’est pas un énième reportage sur une affaire qui fait scandale. Le récit est dans le rythme qui sied ; celui imposé à cette femme ; avec des moments de grâce quand elle est avec sa famille. Après une journée chargée d’émotions multiples on sort du film les batteries chargées à bloc… Car comme Maurenn, il ne faut jamais renoncer.
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