Art & Culture
Les films d’arts martiaux entre salles obscures et imaginaire marocain
05/04/2026 - 14:20
Imane Ziat
Derrière les écrans et les salles obscures, les héros des arts martiaux ont émergé, durant les années 1990 au Maroc, comme des figures cinématographiques populaires.
Ils incarnaient une dimension symbolique de résilience et de détermination, et ont connu un grand succès auprès de différentes tranches d’âge et catégories sociales, suscitant l’intérêt des Marocains sur de longues périodes.
À la recherche d’un modèle populaire incarnant la force et l’esprit de défi, les passionnés marocains du cinéma, tous genres confondus – du drame à l’action –, ont trouvé leur inspiration dans des personnages asiatiques largement célèbres, comme Shah Rukh Khan, qui a fait de l’imaginaire un vecteur et de la force un moyen pour incarner le héros invincible affrontant ses ennemis avec intensité.
Pas loin, le duo chinois Bruce Lee et Jackie Chan s’est imposé à l’échelle mondiale à travers le kung-fu et le jeet kune do, offrant un modèle de dépassement de soi, de volonté et de persévérance, ainsi qu’une capacité à surmonter les difficultés pour atteindre ses objectifs, malgré les obstacles.
L’influence du modèle asiatique sur la jeunesse et le cinéma marocain
Ces figures ont profondément marqué la scène cinématographique marocaine, devenant des modèles de travail et de persévérance pour de nombreux jeunes, qui y ont vu l’image d’un héros déterminé à triompher, passionné par les arts martiaux en tant que discipline dépassant le cadre sportif pour toucher d’autres domaines.
Par ailleurs, l’engouement pour les films d’action au rythme soutenu et aux scènes de combat maîtrisées s’est accru, influençant les choix des salles de cinéma et leur programmation, désormais orientées vers ce type de productions afin d’attirer un public plus large.
Cette vague a également contribué à développer une conscience visuelle chez le spectateur, qui ne se contente plus du récit, mais accorde davantage d’importance à l’esthétique de l’image, aux techniques de réalisation et au réalisme du jeu d’acteur.
Une lecture critique de cette vague artistique
Contacté par SNRTnews, le critique et réalisateur Abdellilah Eljaouhary a expliqué que les films d’arts martiaux continuent de maintenir une forte présence sur la scène artistique marocaine et internationale, grâce à l’intensité et au suspense qu’ils offrent. Cela s’exprime aussi bien à travers les productions asiatiques – notamment celles provenant de Chine populaire et d’Asie du Sud-Est – que par leur influence réciproque avec les cinémas américain, européen et indien, ce dernier ayant connu une évolution du registre romantique vers les films d’action, comme en témoignent certaines œuvres de Shah Rukh Khan.
Il a également expliqué que ce genre cinématographique trouve un prolongement dans l’imaginaire populaire marocain, historiquement lié aux figures héroïques issues des contes et légendes. Avec l’avènement du cinéma, cette perception s’est enrichie à travers l’attachement du public à des stars égyptiennes, indiennes et américaines, jusqu’à l’émergence d’un nouveau modèle de héros avec les films d’arts martiaux.
Ce tournant s’est notamment illustré avec la popularité de Bruce Lee et Jackie Chan, devenus pour de larges franges, notamment populaires, des symboles d’une héroïsation fondée sur l’affrontement direct et la récupération des droits par la force, contrairement aux dénouements pacifiques de certaines œuvres classiques.
Le critique ajoute que la large diffusion de ce genre de films au Maroc, notamment dans les années 1970, est liée au contexte général de l’époque, marqué par des conditions économiques difficiles et des tensions politiques, qui ont poussé le public à se tourner vers les films d’action comme forme d’évasion.
Il conclut que les films d’arts martiaux, avec leur forte dose d’action et de violence, ont constitué un moyen de catharsis et d’échappatoire face aux pressions du quotidien, ce qui explique leur attrait durable à travers les générations, depuis des œuvres comme The Big Boss jusqu’aux productions plus récentes avec des stars internationales.
Du "cinéma karaté" à la diversité des genres: évolution du goût du public marocain
Dans le même sens, le critique Ahmed Sijilmassi a indiqué que les salles de cinéma populaires au Maroc ont connu, dans les années 1980, une forte diffusion des films d’arts martiaux, favorisée par une programmation double associant souvent un film indien et un autre de Hong Kong. À cette époque, le nombre de salles atteignait environ 247 en 1985, attirant plus de 40 millions de spectateurs.
Il a précisé que le rythme rapide de ces œuvres et l’abondance de scènes d’action ont fortement contribué à séduire un large public, qui voyait en Jackie Chan et Jean-Claude Van Dam des figures héroïques incarnant la lutte contre l’injustice et la quête de justice, offrant ainsi un exutoire psychologique face à la dureté du réel.
Ces influences ne se sont pas limitées aux films de karaté, mais se sont étendues à d’autres genres, comme les films “péplum” inspirés de la mythologie grecque et de l’histoire romaine, qui ont renforcé l’image du héros fort défendant les faibles face aux tyrans, à l’image de personnages comme Hercule.
Ces représentations ont contribué à façonner l’imaginaire collectif autour du “héros idéal”, permettant au spectateur de trouver une forme de compensation symbolique face à son impuissance dans la réalité.
Enfin, Ahmed Sijilmassi souligne que cette influence a fortement diminué avec l’évolution du cinéma et le renouvellement des générations. Le public du troisième millénaire ne s’identifie plus autant à ces modèles, dans un contexte marqué par la diversité des productions modernes – science-fiction, films catastrophes, films de guerre ou comédies – ainsi que par la pluralité des goûts et des attentes.
Articles en relations
Monde
Art & Culture
Sport
Art & Culture