Société
Les Marocains ont-ils changé leurs habitudes ramadanesques?
26/04/2022 - 22:19
Aïcha Debouza
La pandémie ne s’est pas attaquée uniquement à nos organismes. Avec la Covid-19 et ses multiples confinements, les Marocains ont bouleversé leur quotidien, leurs habitudes ainsi que leurs relations sociales. Avec l’interconnexion des crises sanitaire, économique, sociale et environnementale, la donne a changé. Car si les mesures sanitaires prises pour lutter contre la pandémie ont aussi des effets sur les interactions sociales des gens, irions-nous jusqu’à dire que les Marocains ont changé leurs habitudes et préfèrent désormais rester chez eux ? Détails.
Le premier effet de la pandémie, on s’en doute, est la réduction en taille du cercle social. Entre les périodes de confinement total, la distanciation physique et le concept de bulle sociale, la façon dont nous interagissons change et pourrait même être modifiée à long terme. "Les cafés, mosquées et boulevards accueillent moins de personnes qu’avant. Mais je n’irai pas jusqu’à trancher et dire que c’est un changement radical des habitudes des Marocains. C’est en quelque sorte un conflit qui s’est installé chez ces gens entre l’espace privé tel que l’unité domestique et l’espace public qui est la mosquée, les cafés, etc. Ils ont comme commencé à fuir tout ce qui émane de l’ordre public, car c’est là où ils peuvent être contaminés", explique Abderrahim Anbi, sociologue et professeur d’enseignement supérieur à l’université Ibn Zohr Agadir.
Une mutation vers internet
En effet, le coronavirus a fondamentalement changé le monde tel que nous le connaissons. Les gens vivent différemment, achètent différemment et, de bien des façons, pensent différemment. Et depuis l’apparition du virus, les plateformes sociales ont connu une hausse considérable aussi bien de leur utilisation que de l’engagement de leurs utilisateurs. "L’espace privé de plusieurs personnes a muté vers internet. La maison joue à la fois le rôle de l’espace privé et celui de l’espace public, car les gens peuvent désormais étudier, travailler, s’informer, parler à leurs amis, se divertir, etc. à partir de leurs maisons. Les pratiques numériques sont devenues une alternative pour remplacer les relations sociales. Les gens ont en quelque sorte, réussi à se créer un univers parallèle afin de s’adapter", détaille le sociologue.
Confinement oblige, plusieurs se sont tournés vers les réseaux sociaux comme échappatoire et moyen de divertissement, mais pas que. Des croissances annuelles de 13% et de 9,9% ont été enregistrées respectivement en 2020 et 2021, avec à la clé un nombre d’utilisateurs qui a dépassé, en octobre 2021 par exemple, la barre des 4,5 milliards, selon le nouveau "Digital Report 2021" publié par Hootsuite et We are Social. Instagram, Facebook, Twitter et autres réseaux sociaux sont devenus des lieux de rencontre, des centres d’éducation, des magasins virtuels ainsi qu’un espace de prédilection pour s’informer, informer et sensibiliser. Pour l’expert, si le foyer n’est plus aussi vide qu’avant et qu’on peut désormais y faire beaucoup de choses, c’est qu’il n’est plus aussi ennuyeux qu’avant.
Les gestes barrières ont donc inculqué aux gens de nouvelles habitudes et de nouvelles relations sociales. Mais pas seulement. Abderrahim Anbi évoque aussi "les poches vidées des Marocains". "Il ne faut surtout pas omettre le facteur de la crise financière causée par la crise sanitaire et donc nombre de gens n’arrivent plus à se permettre les « extras » d’avant. Les poches des Marocains en souffrent beaucoup ! Même les personnes qui se lançaient dans des petits commerces pendant le mois de Ramadan afin de réaliser de bons chiffres d’affaires, tels que la vente de jus, de crêpes et gâteaux marocains, ne sont plus aussi nombreuses qu’avant. Car le prix de la matière première est très élevé et le taux d’inflation est en hausse. Et donc ces derniers ne se permettent plus de profiter de cette période fructueuse", affirme Abderrahim Anbi.
Un changement qui s'étudie sur le long terme
Sauf que Mohssine Benzakour, psychosociologue, n’est pas du même avis. "Certaines personnes ont certes pu trouver leurs repères à la maison, mais ce n’est pas pour autant qu’on dira que les Marocaines se sentent plus à l’aise chez eux que dehors. La pandémie a même provoqué une vague de divorces sans précédent et un recul historique du nombre des nouveaux mariages", souligne-t-il. D’après ce professionnel, les statistiques enregistrées au niveau des différents tribunaux du Royaume indiquent une augmentation très importante des cas de divorce pour cause de "discorde" (ce qu’on appelle "chiqaq"). Et le média américain Bloomberg BusinessWeek le confirme. D’après ce dernier, ce fléau s’est répandu partout dans le monde, dès l’instauration de la phase du confinement par les autorités de chaque pays. En effet, acculés à rester ensemble à longueur de journée, nombreux sont les couples qui ont pâti.
"Ce n’est pas un changement du comportement ou des habitudes des Marocains. Il y a de petites habitudes qui commencent à peine à s’installer, mais nous sommes bien loin d’un changement radical. Afin de faire un réel constat, il est utile d’attendre la fin de ce mois de Ramadan et de voir ce qui en découle par la suite", détaille le psychosociologue. Il précise que pour constater un changement du comportement, il faudra suivre un schéma bien précis. Pour lui, il faudra d’abord analyser la durée (qui doit obligatoirement être longue), voir si le comportement est répétitif et s’assurer que la personne trouve du plaisir et pas de la gêne à faire ledit comportement. "Donc pour parler avec certitude, il faut chercher si la sérotonine est sécrétée et si ces personnes trouvent du bonheur à faire ce qu’elles font ou pas. Et pour ce faire, il faut comparer deux façons d’être. La façon d’être à la maison ainsi que la façon d’être au café. Si tout seul, il se sent bien ou si le fait de communiquer avec d’autres personnes dans des cafés, etc. lui manque aussi", avance le chercheur.
Selon lui, dans ce contexte mondial de la polycrise née de la Covid-19, les nouveaux modèles de relations sociales sont basés sur l’incertitude et la peur collective comme l’ont expliqué dans leur thèse sur la peur collective, Delouvée, Rateau & Rouquette 2013. Le sociologue confirme que dans un futur lointain, l’être humain finira un jour par avoir des difficultés de communication et d’interaction avec les gens. Il raconte qu’en passant plusieurs heures devant les écrans, les humains perdront les codes sociaux et auront beaucoup de mal à communiquer avec autrui. Toujours selon ses dits, ceci est une éventualité qui ne peut avoir lieu qu’à partir des quarante années à venir.
"Nous n’allons pas faire de projection sur le futur, mais les changements ne peuvent pas être aussi rapides et ne peuvent pas s’installer aussi brusquement, car pour ce faire, il nous faudra des années", explique Mohssine Benzakour. Il relève que le smartphone permet à la personne d’avoir un univers de plaisir qui est interminable. Mais nous ne pouvons quand même généraliser et parler de tout le monde, car pour lui ceci est valable, en grande partie pour les gens cultivés et pas pour tout le monde. "Pour moi, c’est temporaire et je n’y crois pas trop. Il faudra étudier les Ramadans qui suivront pour être sûr de ce qu’on dit, car n’oublions pas que nous venons tout juste de sortir d’une crise pandémique et économique qui nous a affectés pendant deux années et qui laisse toujours derrière elle, de lourdes répercussions", conclut le psychosociologue.
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