Art & Culture
Mbarek Mrabet, le marocain qui a traduit l'œuvre d'Annie Ernaux
08/10/2022 - 11:11
Youness El Kherrachi | Mohamed Berrada
Pour Mbarek Mrabet, traducteur et journaliste-rédacteur en chef de Medi1 TV, les œuvres d'Annie Ernaux, prix Nobel de littérature 2022, sont tellement uniques qu'il est difficile d'intégrer l'écrivaine dans des classements. Pour SNRTNews, il nous parle d'Annie Ernaux et comment il l'a connue à travers son œuvre.
Le prix Nobel de littérature 2022 a été décerné, ce jeudi 6 octobre, à la romancière française Annie Ernaux, a annoncé l’Académie suédoise. L’écrivaine de 82 ans est récompensée pour "le courage et l’acuité clinique avec laquelle elle découvre les racines, les éloignements et les contraintes collectives de la mémoire personnelle", a expliqué le jury du Nobel.
L'oeuvre de la lauréate du prestigieux prix a été traduite en arabe par le journaliste marocain et rédacteur en chef de Medi1TV, Mbarek Mrabet. Dans une interview avec SNRTnews, il nous parle du parcours créatif de l'écrivaine française qui s'étend sur cinq décennies. "Ernaux a écrit sur tout", nous dit-il. "Elle a écrit sur l'environnement social dans lequel elle a grandi. Elle a écrit sur ses parents. Elle a écrit sur ses passions et ses sources d'inspiration, sur ses aventures sexuelles..". Il a également indiqué qu'il est toujours en train de traduire d'autres ouvrages d'Annie Ernaux.
SNRTNews: tout d'abord, comment est née l'idée de traduire les œuvres de la lauréate française du prix Nobel Annie Ernaux?
Mbarek Mrabet: pour être honnête, c'est le poète Khaled El Maali, le propriétaire de Manshourat Al-Jamal, qui m'a proposé pour la première fois de travailler sur un des textes d'Annie Ernaux. A l'époque, je ne l'avais encore jamais lue, mais j'avais lu des textes parlant de son oeuvre.
J'ai commencé à traduire Annie Ernaux en 2020, plus exactement le livre "mémoire de fille", son dernier livre à l'époque. Il a été publié en 2016 par Gallimard. Elle raconte sa première expérience sexuelle à l'âge de dix-huit ans, dans un camp d'été où elle travaillait comme formatrice.
Immédiatement après avoir terminé la traduction de ce livre, je me suis mis à travailler sur un second, "la honte", dans lequel elle remonte au jour où son père a tenté de tuer sa mère, et revit cette incident douloureux et effrayant qui l'amène à évoquer un certain nombre de situations et d'incidents qui lui ont fait honte de ses parents et de son milieu social. Ce texte est prêt à être imprimé, et pourrait être publié dans les prochains jours.
J'ai décidé alors de relever le défi et de traduire son livre "Les années", considéré de loin par les critiques français comme étant son oeuvre la plus importante. Elle y raconte, à travers son histoire, "l'histoire" des Français et de leurs transformations sociales, économiques et psychologiques, sur une période de soixante ans, de 1940 à 2000.
Annie Ernaux a sorti un nouveau livre en mars dernier, le nombre de ses pages ne dépasse pas quarante pages (Imaginez!). Le poète Khaled El Maali m'a suggéré de le traduire, et je me suis empressé de le faire. Elle y raconte son aventure avec un jeune homme de trente ans, son cadet, et soulève à travers ce récit des questions sur le temps, la mémoire et l'écriture. Quant au livre "Les années", je suis maintenant sur le point de finir la traduction et de la relire.
Quelle est la valeur ajoutée de sa littérature?
Question difficile. Mais je peux me référer à la description donnée par le jury du prix Nobel; "Courage et précision clinique".
Au cours de sa carrière créative, qui s'étend sur plus de cinq décennies, Ernaux a écrit sur tout.. Elle a écrit sur le milieu social dans lequel elle a été élevée. Elle a écrit sur ses parents. Elle a écrit sur ses passions et ses aventures sexuelles. Tout cela dans des textes qui ne sont ni des romans ni des biographies comme nous en avons l'habitude de lire.
On retrouve l'histoire d'Annie Ernaux dans toute sa littérature, de son premier livre "les armoires vides" (1974) au livre "le jeune" (2022), en passant par "la place" (1984), "la honte" (1997), "l'évènement" (2000), et "les années" (2008). Dans tous ses textes, Ernaux combine l'ego individuel hautement idiosyncrasique et l'ego collectif, avec une douceur et une harmonie vraiment inégalées.
Enfin, que signifie pour vous la consécration d'Annie Ernaux? Est-ce une victoire pour la littérature française ou la littérature mondiale?
C'est d'abord et avant tout l'aboutissement d'un parcours distingué, un parcours qui a son propre impact dans l'écriture et dans la vie. Ce qui est étrange, c'est qu'Annie Ernaux n'a jamais été enthousiasmée par le Nobel, et l'a même considéré dans une interview à la presse, il y a seulement quelques mois, qu'il s'agissait d'un prix "écrasant". "Ce n'est pas ce que je recherche", a-t-elle déclaré dans une interview au journal suisse "Le temps" l'été dernier. Deuxièmement, c'est sans aucun doute un autre couronnement de la littérature française et francophone, puisqu'elle est le seizième écrivain de littérature française à le gagner. La littérature française est à ce jour la plus couronnée de ce prix particulier.
Troisièmement, Annie Ernaux est la première écrivaine française (les précédents lauréats sont tous des hommes) à recevoir ce prix, et c'est l'aboutissement de ses combats pour les droits des femmes qui ont toujours été présents dans ses écrits (le droit à l'avortement, le droit à une véritable égalité etc.). Enfin, c'est aussi l'aboutissement de la littérature dans un sens plus large.
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