Technologie
Pandémie numérique : menace invisible, impact colossal
06/05/2026 - 17:01
Khaoula Benhaddou
Et si le monde se retrouvait soudain hors ligne ? Derrière cette hypothèse digne de la science-fiction se cache une alerte bien réelle. Dans un rapport conjoint, le Bureau des Nations Unies pour la réduction des risques de catastrophe (UNDRR), l’Union internationale des télécommunications (UIT) et Sciences Po décrivent un scénario inquiétant : celui d’une « pandémie numérique » capable de paralyser des sociétés entières.
Près de 70 % de la population mondiale, soit environ 5,5 milliards de personnes, dépend d’Internet pour travailler, se soigner, payer ou communiquer. Mais cette hyperconnexion, qui a dopé l’efficacité des économies et des services publics, repose sur un équilibre fragile.
Publié mardi 5 mai, le rapport met en garde contre des défaillances systémiques susceptibles de se propager en cascade. Une panne locale peut rapidement devenir globale, traversant les frontières et les secteurs à une vitesse inédite. Jusqu’à 89 % des perturbations numériques ne seraient d’ailleurs pas causées par l’incident initial, mais par ses effets domino.
Hyperconnexion, hyperfragilité : le piège du monde numérique
"Et si nos systèmes numériques s’effondraient… maintenant ?", a lancé la secrétaire générale de l’UIT, Doreen Bogdan-Martin, lors d’une conférence de presse à Genève évoquant un scénario où paiements, hôpitaux et systèmes d’alerte cesseraient de fonctionner :
"Nous ne pourrions pas suivre cette conférence de presse en direct. Les lumières de cette salle s’éteindraient probablement. Les systèmes de paiement finiraient par se bloquer, les appels d’urgence auraient du mal à passer et il serait de plus en plus difficile d’accéder à des informations fiables. Une telle panne est plus probable que vous ne le pensez" a-t-elle déclaré.
Des scénarios plausibles, loin d’être fictifs
Le rapport détaille plusieurs situations concrètes. Une tempête solaire comparable à celle qui a frôlé la Terre en 2012 pourrait désactiver satellites et réseaux électriques, interrompant communications et transactions financières.
Autre menace : les événements climatiques extrêmes. Une vague de chaleur prolongée pourrait surcharger les centres de données, essentiels au fonctionnement des hôpitaux ou des services d’urgence. Résultat : des systèmes de santé paralysés et des délais d’intervention allongés.
Plus inquiétant encore, les câbles sous-marins — qui transportent plus de 99 % du trafic Internet mondial — constituent un talon d’Achille majeur. Leur rupture pourrait isoler des régions entières pendant des semaines, comme l’a montré l’éruption volcanique aux Tonga en 2022.
Quatre piliers critiques sous tension
Le document identifie ainsi quatre infrastructures clés, étroitement imbriquées :
-les réseaux électriques, socle de tous les systèmes numériques ;
-les câbles sous-marins, colonne vertébrale de la connectivité mondiale ;
-les satellites, indispensables à la navigation et aux transactions ;
-les centres de données, cœur invisible de l’économie numérique.
Cette interdépendance crée une vulnérabilité structurelle : la défaillance de l’un peut entraîner l’effondrement des autres. Un simple incident technique peut ainsi dégénérer en crise systémique.
L’exemple de l’attaque informatique NotPetya en 2017 illustre cette dynamique : partie d’un logiciel ukrainien, elle a causé plus de 10 milliards de dollars de pertes à l’échelle mondiale.
Le Maroc exposé aux effets domino
Le rapport souligne que les perturbations numériques dépassent largement les frontières. À ce titre, le Maroc n’a pas été à l’abri lors de la panne électrique majeure survenue dans la péninsule ibérique en 2025. Celle-ci a provoqué des perturbations des télécommunications jusque dans le Royaume.
Selon le rapport "La panne de courant de 2025 en Espagne a impliqué la perte soudaine de 15 gigawatts d'électricité, déclenchant des défaillances intersectorielles et perturbant les télécommunications à travers l'Espagne et le Portugal. Les services Internet, mobile et de messagerie ont été largement perturbés, avec des effets en cascade atteignant le Maroc et des villages reculés du Groenland".
Pour rappel, l’Espagne a subi une panne massive d’électricité le 28 avril 2025, perturbant gravement ses infrastructures : téléphonie mobile, Internet et transport ferroviaire ont été affectés. Grâce notamment à l’appui du Maroc, le courant a pu être rétabli rapidement dans plusieurs régions..
D’ailleurs, le Premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, avait salué l’appui du Maroc dans la gestion de cette crise.. "Ce sont les centrales à cycle combiné et les interconnexions avec la France et le Maroc, ainsi que les barrages hydroélectriques qui ont permis la récupération rapide de l’électricité dans les premiers instants", a déclaré le président de l’Exécutif espagnol devant le Congrès des députés.
Selon les autorités espagnoles, l’équivalent de 60 % de la consommation électrique de l’Espagne, soit 15 gigawatts, a disparu en l’espace de cinq secondes lors de la panne, un phénomène qualifié d’« inédit » par l’Exécutif.
Ce n’est plus question de « si » mais de « quand »
Malgré ces risques, les États restent, selon le rapport, insuffisamment préparés. Les cadres actuels de gestion des crises ne prennent pas suffisammnt en compte les perturbations numériques non intentionnelles, liées à des catastrophes naturelles ou à des défaillances d’infrastructures.
Le rapport pointe notamment le manque de préparation face à des pannes de satellites à grande échelle, à des coupures d’électricité ou à des ruptures de câbles sous-marins.
Le rapport met aussi en évidence un manque de préparation face aux perturbations non intentionnelles causées par des catastrophes naturelles ou des défaillances d’infrastructures.
Selon les Nations unies, l’ampleur des risques impose une réponse concertée et collective. Le document recommande de renforcer les normes internationales, de maintenir des capacités de secours analogiques et d’améliorer la coordination concernant les systèmes spatiaux, les câbles sous-marins et les centres de données.
"Le risque d’une catastrophe numérique n’est pas une question de “si”, mais de “quand”. Nous ferions donc mieux de commencer à nous y préparer dès maintenant", a insisté Kamal Kishore, Chef du Bureau des Nations Unies pour la prévention des catastrophes
Outre la sensibilisation, le rapport préconise aussi une coordination renforcée, des cadres de gestion des risques actualisés et des efforts visant à mieux identifier les risques, à cartographier les interdépendances intersectorielles et à améliorer la préparation.
Six priorités pour éviter le pire
Face à cette menace, les experts appellent à une mobilisation urgente autour de six axes majeurs. Il s’agit notamment de mieux identifier et cartographier les risques et interdépendances ; adapter les cadres de gestion des crises ; renforcer les normes internationales de résilience ; améliorer la coordination entre États et acteurs privés ; développer la capacité des sociétés à absorber les chocs ; instaurer une coopération mondiale efficace.
Une crise invisible…
Contrairement aux catastrophes naturelles classiques, les crises numériques ont une particularité : elles sont invisibles. Aucun signal physique ne les annonce. Les systèmes cessent de fonctionner sans explication apparente, retardant la réaction et aggravant les conséquences.
Dans un monde où tout repose sur des infrastructures interconnectées, cette invisibilité constitue un danger majeur.
Le constat du rapport est sans appel : la révolution numérique a créé autant de puissance que de fragilité. Et sans préparation collective, la prochaine grande crise pourrait bien ne pas venir d’un virus biologique, mais d’un effondrement silencieux de nos systèmes numérique.
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