Art & Culture
Trop c'est trop ou quand Goma ne se tait pas
15/02/2026 - 21:32
Jihane Bougrine
Présenté en avant-première à la section Panorama Dokumente de la Berlinale, Trop c’est trop de Elisé Sawasawa est un cri sans filtre venu de Goma. Un documentaire tendu, organique, qui refuse la posture humanitaire et choisit l’immersion brute. Ici, la caméra ne décrit pas la guerre: elle l’encaisse.
Il y a des films qui expliquent. Trop c’est trop ne le fait pas. Il expose. Il plonge. Il laisse le spectateur face à une ville: Goma où la guerre n’est plus un événement mais un climat. Une pression constante. Une manière de respirer. Elisé Sawasawa filme de l’intérieur. Pas comme un reporter venu capter l’effondrement, mais comme un témoin qui n’a jamais quitté la scène. Cette proximité change tout. Les plans ne cherchent pas l’image choc. Ils cherchent la durée. Les visages ne sont pas des symboles: ils sont des présences. Fatiguées, dignes, parfois ironiques. Vivantes.
Ce qui frappe, c’est le refus du spectaculaire. Alors même que la violence est omniprésente, le film ne la transforme jamais en dramaturgie facile. Il s’attarde sur les gestes minuscules: un déplacement, une discussion, un rire nerveux. Il montre comment la guerre s’infiltre dans les détails, comment elle modifie la posture des corps et la texture du silence.
La mise en scène est nerveuse, presque fiévreuse. La caméra bouge, cherche, s’approche. Elle ne surplombe pas. Elle partage le souffle. Ce cinéma-là ne regarde pas les victimes: il regarde des individus qui tiennent. Et c’est peut-être là la plus grande force du film. Refuser l’image misérabiliste d’un peuple réduit à la détresse. Montrer la complexité, l’humour noir, les contradictions. Trop c’est trop parle de guerre, bien sûr. Mais il parle surtout d’usure. D’une fatigue morale qui s’installe quand l’exception devient la norme.
Quand le “trop” n’est plus un cri ponctuel mais un état permanent. Le titre devient alors politique: ce n’est pas seulement un slogan, c’est un constat.
Cinéphile dans son approche, le film assume une esthétique de la frontalité. Il rappelle par moments le cinéma direct des années 70, tout en s’inscrivant dans une tradition contemporaine du documentaire engagé, où le regard du cinéaste est pleinement revendiqué.
Le cinéaste ne prétend pas à l’objectivité: il filme depuis sa propre mémoire, depuis sa propre colère. Et c’est ce geste qui bouleverse. Car derrière l’énergie, il y a une vulnérabilité. Une urgence à archiver ce qui pourrait disparaître. Filmer devient une manière de retenir la ville, de préserver des voix, de fixer des instants avant qu’ils ne soient avalés par le chaos.
Dans le paysage actuel du cinéma documentaire, souvent formaté pour les plateformes, Trop c’est trop tranche. Il ne simplifie pas. Il ne didactise pas. Il ne cherche pas à rassurer le spectateur occidental par une narration confortable. Il confronte. Ce film rappelle que le documentaire n’est pas qu’un outil d’information. Il peut être un acte de présence. Un acte de résistance. Un acte de mémoire.
À la Berlinale, Trop c’est trop s’impose comme une œuvre essentielle, non parce qu’elle montre l’horreur, mais parce qu’elle montre ce qui survit à l’horreur: la dignité, la colère, la vitalité. Filmer quand tout vacille, c’est déjà refuser de disparaître. Et dans chaque plan, on sent le courage d’Elisé Sawasawa: un courage sans posture, sans slogan, mais profondément inscrit dans le geste même de tenir la caméra.
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