Art & Culture
Abdeslam Alikane dévoile les temps forts de la 27e édition du Festival Gnaoua
13/06/2026 - 10:05
SNRTnews
Fusions inédites, résidences artistiques, jeunes maâlems et hommage à Mustapha Baqbou: le Festival Gnaoua d’Essaouira revient pour une 27ᵉ édition ambitieuse et résolument tournée vers la création. À quelques jours du coup d’envoi, Abdeslam Alikane détaille dans cette interview les temps forts d’un événement devenu un rendez-vous culturel incontournable.
Cette année, le festival accueille plus de 400 artistes pour donner plus de 50 concerts. Quels sont, selon vous, les temps forts de cette 27ème édition?
De nombreux concerts sont des temps forts et l’avantage à Essaouira, c’est que les festivaliers ont l’embarras du choix selon leur goût et leur style préféré.
Cette année, tous les continents du monde seront représentés. Et le concert d’ouverture donne bien le ton de cette édition tournée vers la rencontre des univers musicaux venus du monde entier avec la résidence portée par Mehdi Nassouli et la troupe i Buhoro et Sylvain Barou avec la jeune marocaine Sara Moullablad et l’indienne Ganavya. Ensuite, les grandes fusions qui sont aujourd’hui l’empreinte indélébile du festival et son acquis depuis trois décennies.
Maâlem Hamid El Kasri partage la scène avec le Brésilien Carlinhos Brown, Mehdi Qamoum fusionne avec le Harlem Spirit of Gospel by Anthony Morgan. Une autre création réunit Maâlem Mohamed Montari, le groupe éthiopien Badume’s Band et la chanteuse Selamnesh Zéméné, et une résidence d’envergure rassemble Maâlem Hassan Boussou avec notamment Alexandre Herichon, Mohamed Derouich, Jacques Schwarz-Bart, Cheikh Ndoye, Karim Ziad et Meryem Assid.
On n’oublie pas le concert tant attendu de Richard Bona qui accueille sur scène Asmaa Lemnawer en special guest. Enfin, le moment fort du festival est consacré à l’hommage à Maâlem Mustapha Baqbou, porté par plusieurs maâlems et artistes de sa génération et de sa famille artistique, dans un temps de mémoire et de transmission de son héritage. Les festivaliers ont également rendez-vous avec des groupes marocains et d’autres groupes internationaux venus vivre la magie d’Essaouira.
Qu’est-ce qui caractérise cette 27ᵉ édition par rapport aux précédentes sur le plan artistique?
Ce qui distingue la 27ᵉ édition, c’est qu’elle est le fruit d’un long processus d’accumulation artistique et d’expériences développées par le festival au fil des années. Cette édition se caractérise par une programmation diversifiée qui réunit des influences africaines, américaines et européennes, ainsi qu’une forte présence d’artistes marocains. Elle voit également l’émergence d’une nouvelle génération de jeunes Maâlems capables de monter sur les grandes scènes et de proposer des projets artistiques innovants. Mais la véritable nouveauté réside dans le niveau atteint aujourd’hui par la Tagnawite, que ce soit en termes de performance, de présence scénique ou de qualité des projets de fusion musicale, devenus plus mûrs et plus impactants.
Quel impact le festival a-t-il eu sur le regard porté aujourd’hui sur les maâlems et la culture gnaoua?
La tagnaouite a suscité un intérêt croissant, inspiré de nombreux artistes et publics, au point de devenir une référence qui dépasse le cadre strictement traditionnel. Le festival, à travers ses rencontres et sa programmation fondée sur l’expérience et les croisements artistiques, a contribué à faire reconnaître la richesse de cet art et son ouverture sur le monde.
Indirectement, cela implique que les Maâlems ne sont plus uniquement perçus dans un cadre local ou traditionnel, mais comme des artistes porteurs d’un patrimoine vivant, capable de dialoguer avec des scènes internationales et d’autres univers musicaux. Le festival agit ainsi comme un espace de visibilité, de reconnaissance et de mise en valeur de la tagnaouite à l’échelle globale, tout en maintenant son ancrage culturel et spirituel.
Après 27 éditions, comment évaluez-vous l’impact du Festival Gnaoua sur la scène musicale marocaine et internationale?
Après 27 éditions, on peut dire que le festival a largement contribué à renforcer la présence et la visibilité du Gnaoua et de la Tagnawite au Maroc et à l’international. Cet art, autrefois limité dans sa diffusion, est aujourd’hui écouté dans le monde entier et attire l’attention de nombreux grands musiciens internationaux. Plusieurs artistes de renom s’en sont inspirés ou ont cherché à s’y associer, ce qui confirme la place qu’occupe désormais le Gnaoua dans le paysage musical mondial, notamment après son inscription en 2019 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO, une reconnaissance internationale qui consacre sa valeur culturelle et spirituelle et renforce son rayonnement mondial.
Comment maintenez-vous la place des maâlems gnaouis comme cœur vivant du festival?
Les Maâlems ont été et resteront au centre du projet artistique du festival. Tout le développement du festival repose sur leurs efforts et leur créativité depuis des décennies. Aujourd’hui, nous veillons à valoriser leur rôle en leur donnant une place centrale dans les différents projets artistiques et rencontres musicales, tout en préparant une nouvelle génération de jeunes Maâlems capables de prendre le relais à l’avenir. Ce qui est particulièrement encourageant, c’est de voir de nouveaux visages s’imposer sur les grandes scènes, confirmant que ce patrimoine continue de se renouveler et de se transmettre. Aussi, le Festival permet aux jeunes une véritable ouverture sur la musique et la création grâce à son format, ses fusions et ses résidences artistiques et aussi le programme de Berklee.
Vous participez au concert hommage à Maâlem Mustapha Baqbou le 26 juin sur la scène Moulay Hassan. Que représente ce moment?
Mustapha Baqbou occupe une place à part dans l'histoire de la musique Gnaoua. Il était bien plus qu'un grand Maâlem: il était une référence, un passeur, une source d'inspiration pour plusieurs générations d'artistes. Par son talent exceptionnel, sa créativité, sa maîtrise de l'art gnaoui et sa générosité dans la transmission, il a profondément marqué l'évolution de la Tagnawite et contribué à son rayonnement bien au-delà de ses cercles traditionnels.
C'est précisément pour cette raison que nous avons souhaité que cet hommage soit porté collectivement par plusieurs Maâlems. A mes côtés, il y aura Maâlem Merchane et Maâlem Kouyou et le fils du défunt Hamza Baqbou. Il ne s'agit pas de l'hommage d'un artiste à un autre, ni même de celui du Festival à une grande figure. C'est l'hommage de toute une famille artistique à l'un des siens, l'expression d'une reconnaissance profonde partagée par l'ensemble de la communauté Gnaoua.
Cette célébration revêt également une dimension humaine et symbolique essentielle. Trop souvent, les artistes ne reçoivent la reconnaissance qu'ils méritent qu'après leur disparition. À travers cet hommage, nous voulons affirmer l'importance de célébrer nos maîtres de leur vivant, de leur témoigner notre gratitude et de leur dire combien leur contribution a compté dans la transmission, la préservation et l'évolution de cet art. Honorer Mustapha Baqbou aujourd'hui, c'est rendre hommage à un homme, mais aussi à toute une génération de Maâlems qui ont consacré leur vie à faire vivre, grandir et rayonner la culture Gnaoua.
En tant que directeur artistique et maâlem, comment maintenez-vous l’équilibre entre figures historiques de Gnaoua et jeunes générations?
L'art Gnaoua, comme tous les arts, repose sur une continuité entre les générations. Chaque époque produit ses propres figures marquantes et ses propres références. Lorsque nous regardons le parcours des grands Maâlems qui nous ont quittés, comme Maâlem Sam, Hmida Boussou ou encore Mustapha Baqbou, nous mesurons à quel point certaines personnalités laissent une empreinte unique dans l'histoire de cet art.
Pour autant, il ne s'agit pas d'opposer les générations. Les jeunes artistes d'aujourd'hui s'inspirent directement de l'héritage transmis par ces grands maîtres. Ils ont grandi avec leurs enregistrements, leurs phrasés musicaux, leur manière de jouer et leur vision artistique. La relève existe et elle s'appuie sur cet héritage vivant. C'est justement cette transmission qui permet à l'art Gnaoua de continuer à évoluer tout en restant fidèle à ses racines.
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