Société
Bipolarité: Une souffrance silencieuse dans l’ombre des tabous
04/04/2025 - 23:12
Matar Bensalmia
Longtemps méconnue du grand public, la bipolarité est un trouble mental grave et chronique qui affecte la stabilité de l’humeur et le fonctionnement quotidien des personnes atteintes.
Au Maroc, elle reste encore largement sous-diagnostiquée et entourée de stigmatisation, alors même que ses conséquences peuvent être lourdes s’il n’y a pas de prise en charge adaptée.
Contacté par SNRTnews, Dr. Khalid El Alj, psychiatre et psychanalyste, nous aide à mieux cerner cette maladie psychique aux multiples visages.
Selon lui, “le trouble bipolaire est caractérisé par des épisodes cycliques, répétés de dépression et d’excitation – appelée ‘manie’ ou, dans sa forme atténuée, ‘hypomanie’. Ces variations de l’humeur sont souvent disproportionnées par rapport aux événements déclencheurs, tels qu’ils sont rapportés par les patients.”
Une vulnérabilité qui commence tôt
Aucun âge n’est véritablement épargné, mais c’est entre 18 et 20 ans que le trouble se manifeste le plus souvent, frappant de plein fouet des jeunes adultes au seuil de leur vie active. Selon la même source, la vulnérabilité est d’autant plus grande chez ceux qui portent, sans le savoir parfois, un héritage familial de troubles psychiatriques, ou qui ont traversé des traumatismes profonds ou un stress intense.
Difficile à reconnaître, la bipolarité se cache parfois derrière des comportements banals, avant de s’imposer comme un véritable frein à la vie quotidienne.
“Les épisodes dépressifs se traduisent par une tristesse durable, une perte d’intérêt pour les choses, une grande fatigue, des troubles du sommeil et de l’appétit. Les phases maniaques, elles, sont marquées par une exaltation de l’humeur, un besoin réduit de sommeil, une confiance en soi démesurée, et parfois des comportements à risque – dépenses impulsives, hypersexualité, agressivité...“, explique Dr. El Alj.
Mais entre ces extrêmes, il existe aussi des zones grises, des périodes dites “normothymiques” où le patient semble stable, ce qui complique souvent le diagnostic et retarde la prise en charge.
Une maladie, mais aussi une vie à apprivoiser
Si la bipolarité ne se guérit pas à proprement parler, elle peut être stabilisée grâce à un accompagnement médical adapté, associant médication et soutien psychothérapeutique.
“Le traitement repose sur des stabilisateurs de l’humeur, auxquels s’ajoutent, selon les cas, d’autres médicaments. En dehors des périodes de crise, on privilégie les thérapies de soutien, voire cognitivo-comportementales ou familiales”, précise-t-il.
Au-delà des soins, c’est un travail d’équilibre de chaque jour: apprendre à reconnaître les signaux faibles, adopter une routine stable, apprendre à gérer son stress, s’entourer de liens humains solides pour ne pas sombrer seul.
Dans le monde, on estime que 1 à 2% de la population est atteinte de bipolarité, révèle le spécialiste. D’après lui, au Maroc, la prévalence tournerait autour de 0,5 à 1,5%, mais faute de données précises et de recherche approfondie, ces chiffres restent approximatifs.
Et les obstacles sont nombreux
“Le diagnostic reste difficile, notamment en raison du manque de professionnels spécialisés et de la persistance de la stigmatisation sociale. L’accès aux soins est inégal, particulièrement dans les régions rurales, et le coût des traitements reste un frein pour beaucoup. Par ailleurs, certains médicaments essentiels sont parfois indisponibles en pharmacie”, déplore le Dr. El Alj.
Rompre le silence, réinventer la prise en charge
Pour briser ce cercle vicieux, il faut agir à la racine. Former davantage de psychiatres, mieux sensibiliser le grand public, réduire la stigmatisation, améliorer l’accessibilité aux soins spécialisés, accompagner les familles: autant de chantiers encore ouverts.
“Chaque patient est unique. Le trouble bipolaire nécessite un suivi personnalisé, une prise en charge humaine, et une société prête à écouter au lieu de juger”, conclut-il.
Car vivre avec la bipolarité, c’est possible. Mais seulement si le regard des autres cesse d’être un fardeau de plus. Et si, collectivement, on accepte que la santé mentale mérite autant d’attention que la santé du corps.
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