Société
Chakib Guessous: Les réseaux sociaux sont un média qui influence la nouvelle génération
03/10/2025 - 12:02
Khaoula Benhaddou
Depuis quelques jours, des milliers de jeunes marocains battent le pavé pour faire entendre leur voix. Ce cri de détresse visait au départ à tirer la sonnette d’alarme sur la situation de deux secteurs abîmés et en crise: l’enseignement et la santé. Si, au début, ces manifestations étaient pacifiques, les derniers jours ont connu une tournure dangereuse, causant plusieurs dégâts humains et matériels. Qui sont ces jeunes? Quel est leur message? Et pourquoi les événements ont-ils pris une telle ampleur? Explications avec le chercheur en sociologie Chakib Guessous.
Le Maroc connaît depuis quelques jours des moments fébriles liés aux manifestations de jeunes. Tout a commencé avec un simple appel lancé sur les réseaux sociaux, par des jeunes désireux de faire entendre leur voix et de dénoncer la situation "critique" des secteurs de l’enseignement et de la santé.
Qui sont ces jeunes?
Âgés de 15 à 25 ans, les manifestants ont envahi plusieurs villes du Royaume pour tirer la sonnette d’alarme sur la situation de l’éducation nationale, le chômage et la santé. Mais, selon le chercheur en sociologie Chakib Guessous, la réalité est plus nuancée; "Au début, on a vu des adolescents et des jeunes de 25 ans. Mais personnellement, je pense que ce ne sont pas uniquement les moins de 25 ans qui manifestaient. Il y a eu aussi des gens de 30 ans, 35 ans et même 40 ans", explique-t-il.
Et d’ajouter "Contrairement à ce que nous avions l'habitude de voir, notamment lors des manifestations de 1965, de 1981 ou même du 20 février, les protestataires appartenaient alors à un parti politique, une association, un mouvement, et il y avait toujours des responsables. L'État savait à qui elle avait affaire. Là, nous ne savons pas du tout qui sont ces jeunes, et ils refusent de donner leur identité. Et ça, moi, ça m'inquiète."
Une jeunesse apolitique
Selon le HCP, seuls 1% des jeunes sont membres d’un parti politique et 4% actifs dans une association. La grande majorité évolue donc en dehors des structures institutionnelles. La jeunesse marocaine n’est pas inscrite sur les listes électorales et n’appartient pas aux partis politiques.
Chakib Guessous précise: "À moins de 25 ans, surtout pour cette génération, au Maroc comme partout ailleurs, les jeunes ne sont pas politisés. Oui, au début, nous avons vu des jeunes manifester en disant qu'ils voulaient l'école, la santé, le travail, la dignité. Ce qui est tout à fait légitime, et ils le demandaient de façon claire et civilisée. Mais malheureusement, nous avons assisté à des dérapages ces dernières jours".
De la colère à la violence
Depuis quelques jours les manifestations ont pris une tournure dangereuse dans certaines villes. Le ministère de l’Intérieur a précisé que "Ces formes de protestation ont connu une escalade ayant porté atteinte à la sécurité et à l’ordre publics, après qu’elles se sont transformées en attroupements violents où un groupe de personnes a fait usage d’armes blanches, de cocktails molotov et de jets de pierres".
Dans ce sens, Chakib Guessous alerte: "Le dérapage de cette nuit est encore plus inquiétant. Qui peut oser attaquer une brigade? On s'attaque au symbole de l'État. Là, on ne cherche pas du travail, de l’école ou de la santé, on cherche à semer la zizanie. Nous avons vu des véhicules de police détruits, brûlés. Nous sommes dans une situation qui n’est ni légitime ni compréhensible".
Et de poursuivre "J’ai comparé ce qui s’est passé samedi avec ce qui s’est produit mardi. Je n’ai pas l’impression que les jeunes des premiers jours soient capables d’attaquer des administrations ou de tenter de s’emparer d’armes. Dans certaines vidéos, on les voyait effrayés à l’idée d’être arrêtés. Est-ce vraiment eux qui auraient eu le courage, la force et l’organisation pour mener de telles attaques?"
Le rôle des réseaux sociaux
Née avec un téléphone à la main, la jeune génération a grandi avec internet, les réseaux sociaux qui constituent son principal média d’influence. "Les jeunes sont tout le temps sur leur téléphone. Ils consultent en permanence les réseaux, où l’on trouve de tout. Malheureusement, ces réseaux ne sont pas contrôlés et véhiculent beaucoup de choses qui influencent et manipulent les jeunes. D’ailleurs Je pense que ceux qui ont attaqué le poste de gendarmerie ont été manipulés", explique le chercheur.
L’éducation: une crise de qualité
Le système éducatif marocain traverse depuis des décennies une crise profonde. Malgré un taux de scolarisation en nette amélioration, la qualité reste insuffisante. "Les jeunes savent que l'école ne leur donne pas les compétences nécessaires pour s'insérer dans la vie professionnelle. Ils voient leurs aînés diplômés sans emploi. Certes, beaucoup de choses ont été réalisé pour améliorer la qualité de l’enseignement mais beaucoup reste à faire", insiste Chakib Guessous.
La santé: un système à bout de souffle
Le constat est similaire dans le secteur de la santé, qui souffre d’un manque d’infrastructures et de personnel médical.
"Le Maroc a investi énormément ces dernières années en lançant des chantiers colossaux pour améliorer le secteur mais sur le terrain, on ne trouve pas toujours les ressources humaines ni les structures nécessaires", regrette le chercheur en sociologie qui rappelle qu’il y a "plusieurs années et avec beaucoup moins de moyens, les médecins et infirmiers marocains travaillaient de manière efficace donc je pense que l’élément humain doit aussi prendre sa part de responsabilité".
Quelle issue?
Pour Chakib Guessous, la solution ne viendra pas d’une "baguette magique" mais d’une mobilisation collective; "Tout le monde doit assumer sa part de responsabilité. Chacun de nous doit faire son travail correctement sans transgresser les lois. A titre d’exemple, un chauffeur de taxi qui demande un prix plus élevé à ce qui est marqué dans le compteur doit être puni, une personne qui bloque la circulation ou qui brule le feu doit également l’être". Et d’ajouter "la famille, l’école, les enseignants, les juges, les médecins, les imams doivent accomplir leur mission en bonne et due forme. Il faut inculquer aux enfants le respect de la règle, de la loi, d’autrui. Bien évidemment, les politiciens et le gouvernement a son rôle à jouer pour améliorer les différents secteurs".
Plus qu’une simple contestation, ce mouvement révèle un malaise profond: celui d’une génération connectée, frustrée et en quête d’avenir. Le défi est désormais collectif: canaliser cette énergie vers la construction plutôt que la destruction.
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