Art & Culture
Chronicles from the Siege: Mourir de faim, aimer encore
14/02/2026 - 15:51
Jihane Bougrine
Vu dans le cadre de la section Perspectives de la Berlinale, Chronicles from the Siege s’impose comme l’un des films les plus puissants de cette compétition. Un coup de poing sec, frontal, qui nous plonge au cœur d’un siège où la faim redéfinit tout : la morale, la mémoire, l’amour même. Abdallah Al Khatib ne filme pas la guerre comme un spectacle, mais comme une érosion intime, quotidienne, qui déforme les corps et les consciences.
Il y a des films qui prennent le temps d’installer leur monde. Chronicles from the Siege commence par une gifle. Une scène ignoble de distribution de pain. On se bouscule. On s’arrache quelques miettes pour ne pas mourir de faim. On partage ou pas un carré de chocolat, une taf de cigarette. La survie devient la seule morale possible. Et dès ces premières minutes, Abdallah Al Khatib pose son cadre : le siège n’est pas un décor, c’est un état d’âme.
Le film tisse cinq récits indépendants mais poreux, tous situés dans un lieu indéfini, encerclé, étouffé. Arafat reçoit un morceau de pain d’un inconnu et comprend que la faim est devenue le centre de toute pensée. Des jeunes découvrent des cassettes VHS abandonnées et hésitent : brûler la mémoire pour se réchauffer ou la sauver au risque de grelotter. Walid continue de fumer alors que le prix des cigarettes explose, comme si l’absurde était la dernière forme de résistance. Fares cherche un moment d’intimité sous les bombes. Saleh, profiteur de guerre, court après du sang pour sauver sa femme sur le point d’accoucher. Chaque histoire explore une contradiction humaine. Donner ou garder. Aimer ou se protéger. Se souvenir ou survivre.
Ce qui frappe, c’est la manière dont le réalisateur filme l’étouffement. Le siège a, selon lui, deux visages : physique et psychologique. L’espace rétrécit, l’air se partage, le temps se contracte. Mais surtout, le siège altère la mémoire. Il n’attaque pas frontalement ; il érode. Il installe une fatigue morale qui menace la dignité. C’est cette érosion que le film capte avec une précision presque documentaire, tout en assumant pleinement la fiction.
Abdallah Al Khatib connaît le sujet. Né à Damas en 1989, Palestino-Syrien, défenseur des droits humains, il avait déjà signé le puissant documentaire Little Palestine—Diary of a Siege. Ici, il passe à la fiction sans abandonner le réel. Il le transfigure. Il refuse les images misérabilistes souvent plaquées sur sa région. Ses personnages ne sont pas des victimes figées : ils rient, marchandent, désirent, mentent, espèrent. Même sous les bombes, ils restent complexes.
La mise en scène est sèche, tendue, parfois presque clinique. Les visages portés par un casting intense, de Nadim Rimawi à Maria Zreik sont filmés au plus près. Les corps sont fatigués, mais debout. Le film ne cherche jamais la beauté spectaculaire de la ruine. Il cherche la vérité des gestes minuscules : un bout de pain, une cigarette, un regard. Il y a quelque chose de profondément politique dans cette approche. Montrer que, même dans l’extrême, les humains ne sont pas réduits à la faim. Ils restent traversés par le désir, l’orgueil, la peur, l’amour. Chronicles from the Siege est un rappel à l’ordre. Un film coup de poing qui refuse l’anesthésie des images de guerre. Pas un film sur le siège. Un film depuis le siège.
Et dans ce “depuis”, il y a une mémoire qui se libère, et un cinéma qui affirme, sans détour, que la dignité survit même quand tout manque.Le courage d’Abdallah Al Khatib traverse chaque plan : il filme comme on témoigne, sans détour, et ce geste-là mérite de triompher dans cette compétition.
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