Société
Couverture médicale : l’urgence de remédier au déficit du personnel soignant
19/04/2021 - 18:45
Ghita Ismaili
Le lancement du chantier de généralisation de la couverture sociale est tributaire de la bonne santé du corps soignant. Or, l’offre de santé actuelle est insuffisante pour suivre, en grande partie à cause du déficit constant en ressources humaines.
Le Maroc manque de personnel soignant. Le constat n’est pas nouveau, mais avec le lancement du chantier de généralisation de la couverture médicale, dans le contexte actuel de la pandémie, la nécessité d’y remédier devient de plus en plus pressante. "La crise de Covid-19 nous a appris qu’on ne peut compter que sur nous-mêmes. Même ceux qui partaient se faire soigner à l’étranger sont obligés de le faire ici. Il faut donc qu’on développe les ressources, les compétences et les infrastructures nationales", estime Dr Moulay Said Afif, président du Collège syndical national des médecins spécialistes, également membre du comité national technique de vaccination, contacté par SNRTnews.
"Si on le fait, on y gagnera beaucoup. Si on ne le fait pas, on se lancera dans ce chantier en étant handicapé, comme ce qui s’est passé avec le Ramed qui souffre aujourd’hui de plusieurs dysfonctionnements", rappelle-t-il.
Dans son allocution prononcée devant le souverain, le 14 avril dernier, le ministre de l’Économie, des finances et de la réforme de l’administration, Mohamed Benchaâboun a assuré que la généralisation de la couverture médicale "nécessite de relever un ensemble de défis qui concernent en particulier le faible taux d'encadrement médical, l'important déficit en ressources humaines et leur répartition géographique inégale". Il faudra aussi, selon le ministre, renforcer les capacités médicales nationales et lutter contre le déficit en matière de cadres sanitaires, "nécessaires au succès de cette réforme".
Demande grandissante
"Cette révolution sanitaire va bénéficier aux deux tiers de la population marocaine. Nous serons forcément devant une demande grandissante en services de santé, mais aussi des infrastructures sanitaires", explique Tayeb Hamdi, chercheur en politiques et systèmes de santé, dans un entretien avec Al Aoula (à partir de 23:30 min).
La généralisation de la couverture médicale, qui ciblent les agriculteurs, commerçants, artisans, travailleurs indépendants et les non-salariés exerçant dans le secteur privé, doit en effet bénéficier à 22 millions de personnes supplémentaires d’ici 2022. Le coût annuel est de 51 milliards de dirhams, dont 23 milliards financés par l’État.
Mais l’effectif actuel en ressources humaines n’est pas suffisant pour accueillir ce nouveau flux. Selon le ministère de la Santé, le Maroc disposait à octobre 2019 de près de 28.000 médecins. Dans le détail, le secteur public compte 12.034 professionnels de santé médicaux, en l’occurrence 7.559 spécialistes, 3.857 généralistes, 458 dentistes et 160 pharmaciens.
Du côté du privé, le Maroc comptait à la même date 5.190 médecins généralistes, 8.355 spécialistes, 3.614 cabinets dentaires et 8.997 pharmacies. "Nous avons une grande pénurie en matière de ressources humaines. Nous avons 7,3 médecins pour 10.000 habitants, alors que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande 13 pour 10.000", nous explique le professeur Azeddine Ibrahimi. "Ce que nous avons maintenant est la moitié de ce que recommande l’OMS. Ce chiffre est de 13 à 14 chez les pays voisins, comme l’Algérie et la Tunisie", ajoute-t-il.
Manque d’attractivité
Si le besoin de personnel dans le secteur public est une problématique constante, c’est en partie à cause du manque d’attractivité des postes ouverts chaque année par le ministère de la Santé. "Quand le ministère annonce l’ouverture de 300 postes de médecins, seuls 100 se présentent. Le secteur public n’arrive pas à attirer les médecins en raison des salaires qui leur sont proposés, mais aussi de l’obligation d’aller exercer dans le milieu rural où les infrastructures sont très faibles", soutient Dr Omar Ait Oumelloul, membre du Syndicat national des médecins du secteur public.
"C’est inconcevable qu’un médecin passe neuf ans à étudier pour travailler dans la fonction publique à 8.400 dirhams, surtout qu’il peut toucher dans les 5.000 euros dans des pays comme l’Allemagne, tout en poursuivant ses études", déplore de son côté Moulay Said Afif, qui plaide pour la mise en place d’un statut pour la fonction du médecin. Une revendication que partagent la majorité des syndicats et associations du secteur.
Fuite des médecins
En moyenne, près de 2.000 médecins sont diplômés chaque année au Maroc. "On est encore loin des 3.300 médecins voulus par Driss Jettou", déplore encore Moulay Said Afif. En 2007, Driss Jettou alors Premier ministre avait signé une convention-cadre promettant 3.300 nouveaux médecins chaque année à l'horizon 2020.
Aujourd’hui, sur les 2000 médecins diplômés au Maroc, 600 partent en moyenne rejoindre des hôpitaux à l’étranger. "Nous ne profitons pas de nos compétences. Si seulement on pouvait rapatrier nos médecins qui sont à l’étranger et qui sont estimés à 14.000", estime encore le président du Collège syndical national des médecins spécialistes. "Beaucoup des diplômés médecins préfèrent aller faire leurs spécialités et exercer dans des pays comme l'Allemagne, la France, la Belgique ou l'Espagne où les conditions de travail sont nettement meilleures. Le Maroc dépense beaucoup pour former des médecins, mais ce sont d'autres pays qui en bénéficient au final", souligne Dr Omar Ait Oumelloul.
Outre les conditions de travail, la formation et les infrastructures sont également insuffisantes pour répondre à la demande. "Il faut qu’il y ait davantage de centres de formation, le minimum c’est d’avoir une faculté de médecine et un CHU par région. Nous avons 12 régions au Maroc. Il faut qu’il y ait 12 facultés de médecine, comme ça on peut former suffisamment de médecins", plaide le professeur Azeddine Ibrahimi.
Pour remédier à ce déficit, la tutelle mise sur l'ouverture de la pratique de la médecine aux compétences étrangères. Il veut aussi encourager les établissements internationaux de santé à travailler et à investir au Maroc. "Qui va aller travailler à Tata ? Personne. Même si tu ramènes des médecins d’Égypte, ils ne vont pas vouloir aller travailler dans des régions reculées où le minimum de moyens de travail est inexistant", déplore Dr Afif. Et de conclure : "Si on veut améliorer les choses, il faut qu’on améliore d’abord le système public et le privé est là pour compléter".
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