Politique
Du débat politique télévisé à la guerre des “mouches électroniques”
13/04/2026 - 13:44
Jamal El Khanoussi
Il semble que la bataille électorale ait commencé prématurément au Maroc. Depuis plusieurs mois, des tensions ont émergé, dépassant les clivages traditionnels entre majorité et opposition, pour s’étendre jusqu’au sein même des composantes du gouvernement dirigé par le Rassemblement National des Indépendants. Une situation qui traduit l’installation précoce d’un climat électoral tendu.
À mesure que les échéances électorales approchent, l’intensité des affrontements et des débats politiques s’accroît, en tant que prolongement naturel d’un débat sociétal qui, lui, ne connaît ni calendrier ni occasion fixe. Compte tenu de la large diffusion de la télévision, de son influence, de sa valeur symbolique et de son pouvoir d’attraction, les émissions politiques de débat demeurent la meilleure "agora" pour l’échange d’idées.
Le débat politique télévisé, ou ce que certains préfèrent appeler "confrontation", constitue un phénomène positif et un indicateur sain qu’il serait dangereux de négliger. Les partis politiques et leurs figures de proue entrent dans les foyers marocains pour présenter leurs idées, exposer leurs programmes et, pourquoi pas, confronter des opinions divergentes. Ainsi, le citoyen dispose de l’ensemble des éléments nécessaires pour faire son choix et exprimer son vote le jour décisif.
Cependant, un acteur à la fois ancien et nouveau est venu perturber cet équilibre délicat: les réseaux sociaux. Aujourd’hui, on observe qu’à la fin de la diffusion des émissions politiques, que ce soit sur Al Aoula avec "Nokta Ila Satr" présenté par Sabah Ben Daoud et Abdellah Lachgar, ou sur 2M avec le nouveau programme "Saâat Assaraha" animé par Jamaâ Goulahsen et Sanae Rahimi, le débat se prolonge immédiatement sur les plateformes sociales. Il suffit de suivre les commentaires qui accompagnent ces émissions pour constater un glissement: d’un débat argumenté et d’une confrontation de projets, on passe à des logiques de suspicion, de dérision personnelle et de découpage de séquences vidéo hors contexte. Une dérive dangereuse qui mine les fondements mêmes du débat démocratique.
Pourquoi?
Parce que la télévision obéit à des règles claires, tandis que les plateformes numériques fonctionnent selon la logique de la vitesse, de la réaction et de l’émotion. Le problème ne réside pas dans le passage du débat politique vers l’espace digital, mais dans ce passage sans règles professionnelles ni éthiques garantissant équilibre et équité.
Le débat télévisé au Maroc est encadré par des lois et des règles liées à la Société Nationale de Radiodiffusion et de Télévision, dont la mission première est d’organiser les échanges politiques à travers des programmes qui respectent la répartition du temps de parole entre les acteurs politiques, selon des critères de représentativité et d’équité.
De son côté, la Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle met en place des mécanismes concrets pour réguler ce pluralisme, notamment en mesurant et en suivant le temps de parole des différents acteurs politiques au sein des programmes, conformément à des règles juridiques précises. Elle veille au respect des principes d’équité, d’équilibre et de représentativité, aussi bien en période ordinaire qu’en période électorale. Parallèlement, elle s’efforce de concilier liberté éditoriale et responsabilité, afin d’éviter tout biais et de renforcer l’indépendance des médias.
À l’inverse, les réseaux sociaux ressemblent à une jungle sans contrôle ni régulation, sans éthique structurante ni cadre légal. Une arène ouverte à tous les discours et à toutes les dérives. Des comptes identifiés aux armées de "mouches électroniques" qui tentent d’orienter l’opinion publique vers des victoires illusoires pour tel ou tel camp.
Cela apparaît clairement dans le langage utilisé : là où la télévision privilégie le registre du débat politique, les réseaux sociaux adoptent celui de la guerre ("écraser", "anéantir"…). La victoire numérique devient alors un substitut trompeur à la conviction démocratique.
Bien souvent, ces excès atteignent même la télévision publique. On entend ainsi des remarques du type: "Qui a choisi ce jeune pour débattre avec un grand politique?", ou à l’inverse une forme de "dictature générationnelle": "Pourquoi la télévision invite-t-elle encore des dinosaures politiques?"
Les réseaux sociaux auraient pu constituer une extension naturelle du débat politique et du débat sociétal en général. Ils ont indéniablement permis d’ouvrir de nouveaux espaces d’expression et de dialogue, devenant au fil des années un miroir fidèle des inquiétudes et des mutations des sociétés.
Mais ils n’ont pas toujours réussi à transformer cette ouverture en un débat public mature, moins émotionnel et plus respectueux des règles du pluralisme démocratique. Comment communiquer dans le vacarme? Comment construire dans le désordre?
Les réseaux sociaux, et en tête Facebook, fonctionnent selon une logique de loi du plus fort. Là où la télévision offre un cadre structuré où les intervenants s’affrontent par les arguments dans un temps maîtrisé, l’espace numérique transforme le désaccord en mobilisation, où la victoire se mesure au nombre d’interactions plutôt qu’à la force des idées.
Pire encore, Facebook encourage la haine, la polarisation et la polémique, dans une quête permanente d’engagement, nourrie par des algorithmes redoutables.
Mais cela… est une autre histoire.
Jamal El Khanoussi
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