Economie
Filière de l'arganier: Entre opportunités économiques et risques de surexploitation
30/04/2026 - 11:00
Khaoula Benhaddou
L’arganier, ce produit naturel résilient à la sécheresse, adapté aux chocs climatiques et très demandée à l’échelle mondial est un trésor typiquement marocain.
A côté de ses bienfaits, il peut contribuer à l’essor du secteur privé, à la création d’emplois et à la réduction des disparités régionales comme le précise le rapport de la Banque mondiale.
Au cœur des paysages arides du sud-ouest marocain, l’arganier incarne à lui seul une promesse économique, sociale et environnementale. cet arbre résilient, parfaitement adapté aux chocs climatiques et à la sécheresse, alimente une filière unique au monde : celle de l’huile d’argan, dont le Maroc demeure l’unique fournisseur à grande échelle.
Adossée à un savoir-faire ancestral et à une forte demande internationale, cette ressource naturelle s’est imposée comme un produit phare aussi bien dans l’alimentation que dans les cosmétiques. Pourtant, derrière ce succès apparent se cache un manque à gagner considérable : près de 93 % de l’huile d’argan est encore exportée à l’état brut, sans transformation industrielle locale.
Bienfaits de l’argan
Depuis plusieurs années, l’huile d’argan a fait l’objet de plusieurs recherches scientifiques qui ont prouvé ses bienfaits et ses propriétés cosmétiques et thérapeutiques telles que l’hydratation de la peau, les effets anti-âge, les effets anti-inflammatoires et la protection cardiovasculaire.
"La valeur de l’huile d’argan pour les cosmétiques a été reconnue à l’échelle inter nationale et les exportations ont fortement augmenté au cours des 20 dernières années, le Maroc bénéficiant d’un quasi-monopole dans la production", le précise le rapport
Et d’ajouter: "Prisée pour ses propriétés antioxydantes, ses effets sur la brillance des cheveux et l’élasticité de la peau, l’huile d’argan est utilisée sous sa forme pure et dans un grand nombre de produits de soins dermato logiques et capillaires"
Une richesse enracinée dans les territoires
L’huile d’argan ne se résume pas à une simple commodité. Elle est intimement liée à la vie de près de trois millions de Marocains vivant dans et autour de l’arganeraie, une forêt couvrant environ 830.000 hectares, classée réserve de biosphère par l’UNESCO.
La récolte et la première transformation – séchage, concassage, extraction – reposent historiquement sur le travail des femmes, notamment au sein de coopératives. Ces gestes, transmis de génération en génération, confèrent à l’huile d’argan une dimension culturelle et patrimoniale reconnue à l’échelle internationale.
Sur le plan économique, la filière a connu une croissance soutenue : entre 2010 et 2019, les exportations ont progressé de plus de 15 % par an, tirées en grande partie par la demande européenne, qui représente près de 80 % des débouchés, avec la France en tête.
Un potentiel industriel encore sous-exploité
Malgré cet avantage comparatif exceptionnel, le Maroc reste en retrait sur la transformation industrielle. L’essentiel de la valeur ajoutée est capté à l’étranger, où l’huile d’argan est reconditionnée et intégrée dans des produits cosmétiques finis comme les shampoings, crèmes, huiles capillaires commercialisés sous des marques internationales.
Cette situation contraste avec celle de pays comme l’Égypte ou le Vietnam, qui ont su développer des industries cosmétiques exportatrices à forte valeur ajoutée.
Pourtant, le potentiel est considérable. Le marché mondial de la beauté et des soins personnels dépasse les 600 milliards de dollars, dont près de 30 % pour les produits naturels et biologiques. Une tendance appelée à se renforcer, portée par la montée des exigences en matière de durabilité, de traçabilité et de responsabilité sociale.
Sur le marché national également, les perspectives sont prometteuses : estimé à 1,9 milliard de dollars en 2024, le secteur cosmétique marocain pourrait atteindre 4 milliards de dollars d’ici 2034.
Des freins structurels à lever
Si les opportunités sont évidentes, plusieurs obstacles freinent encore l’investissement privé dans la transformation secondaire de l’argan.
Premier défi: la traçabilité. Une grande partie de la chaîne d’approvisionnement reste informelle, rendant difficile la certification des produits et la conformité aux standards internationaux. Dans un contexte où les consommateurs exigent des produits durables et transparents, cette lacune fragilise la compétitivité du Maroc.
Deuxième contrainte: un cadre réglementaire rigide. Les procédures sanitaires et phytosanitaires imposent des autorisations multiples, longues et coûteuses, tant pour l’importation des intrants que pour la mise sur le marché ou l’exportation des produits cosmétiques. Résultat: des délais rallongés, une innovation freinée et une attractivité réduite pour les investisseurs.
Des réformes pour libérer le potentiel
Face à ces défis, plusieurs pistes de réforme émergent. La mise en place d’un système national de traçabilité obligatoire, appuyé sur une plateforme numérique et des codes QR, permettrait de sécuriser l’ensemble de la chaîne de valeur, du fruit jusqu’au produit fini.
Un tel dispositif renforcerait la crédibilité des certifications (notamment biologiques ou équitables) et faciliterait l’accès aux marchés premium.
Parallèlement, une modernisation du cadre réglementaire s’impose. L’introduction d’un système déclaratif simplifié pour les produits à faible risque, inspiré des pratiques internationales, permettrait d’accélérer la mise sur le marché tout en maintenant un haut niveau de protection des consommateurs.
La digitalisation complète des procédures, ainsi que la simplification des autorisations à l’import et à l’export, constituent également des leviers clés pour améliorer la compétitivité du secteur.
Un levier d’emploi et de développement territorial
Au-delà des enjeux industriels, la transformation de l’argan représente une opportunité majeure pour l’emploi et le développement régional.
Selon les estimations, ce segment pourrait générer environ 600 millions de dollars d’investissements privés et créer plus de 17 000 emplois à moyen terme. Un impact particulièrement significatif dans les zones rurales, où la filière constitue souvent la principale source de revenus.
Les femmes, au cœur de la production, pourraient bénéficier d’une amélioration notable de leurs conditions de travail, avec des emplois plus stables, mieux rémunérés et mieux encadrés.
Entre opportunité et vigilance
Mais cette montée en puissance ne va pas sans risques. La pression croissante sur la ressource, accentuée par la hausse des prix, pourrait entraîner une surexploitation de l’arganeraie, fragilisant un écosystème déjà vulnérable face au changement climatique.
Par ailleurs, la concentration du marché entre quelques acteurs dominants et la marginalisation de nombreuses coopératives posent la question d’un développement inclusif de la filière.
Un tournant stratégique
À la croisée des enjeux économiques, sociaux et environnementaux, l’huile d’argan place le Maroc face à un choix stratégique : rester un simple fournisseur de matière première ou devenir un acteur majeur des cosmétiques naturels à l’échelle mondiale.
Car derrière chaque goutte d’huile d’argan se joue bien plus qu’un produit d’exportation : une opportunité de transformation industrielle et de développement durable à l’échelle nationale.
Articles en relations
Société
Société
Société
Société